Le pouvoir utilise le spectre de la main étrangère, peut être compréhensible lorsqu’il est en manque d’arguments

Réagissant aux rumeurs faisant état de son arrestation, un ancien dirigeant d’un parti politique réagit par une déclaration publique intitulée « Résistance  » qui se traduit en langue serbe par Otpor. Force est donc de se demander s’il s’agit d’une simple coïncidence

ou d’une inspiration étrangère ? Cela nous amène à nous interroger légitimement si le mouvement du 22 février répond à une stratégie prédéfinie d’essence soft power ayant fait ses preuves ailleurs et qui se matérialise aujourd’hui sous nos yeux ?

Le cas d’Otpor, avec sa stratégie de la puissance douce mérite l’attention pour plusieurs raisons. Premièrement, l’organisation résistance représente un mouvement social qui a effectivement mobilisé un grand nombre de citoyens dans un régime politique répressif et a contribué à la chute du président en exercice, Slobodan Milosevic. Formé d’un noyau dur de treize étudiants universitaires en octobre 1998, sans leader charismatique, le mouvement est devenu un réseau national d’environ 70 000 membres répartis dans plus de 130 cellules à travers le pays. Des milliers de jeunes se sont engagés dans une résistance non-violente au régime serbe. L’analyse des stratégies d’Otpor peut permettre de mieux comprendre les facteurs favorables au changement du régime. Elle nous montre comment le recours à des méthodes non-violentes, plutôt qu’à la violence, peut conduire à la révocation d’un système sclérosé. Derrière la chute de Milosevic, il n’y avait pas les bombardements soutenus de l’OTAN pendant trois mois. Ce n’est que devant l’échec de l’option militaire que les occidentaux, américains en tête, décidèrent de changer de stratégie. Ils se retournèrent alors vers l’intérieur pour imploser le régime. C’est là que le mouvement Otpor entra en jeu.

Ce modèle de résistance non-violente s’est répandu dans la région post-communiste et au-delà dans le monde arabe. La diffusion transnationale des idées et l’adoption de stratégies de résistance et au pire de désobéissance civile, sont une « arme » de choix avec un impact important sur l’issue des révolutions. Le mouvement s’est distingué par son symbole (le poing fermé) qui apparaissait sur les autocollants, les badges, les t-shirts et d’autres objets couramment associés à une campagne de marketing. Les membres d’Otpor n’en se cachent pas. Ils sont tous issus de la pépinière de Gene Sharp, le machiavel de la non-violence ou le Clausewitz de la guerre non violente. Sharp, est le fondateur de l’Albert Einstein Institute, considéré comme le spécialiste des coups d’État pacifiques. Politologue de formation, il est connu pour avoir théorisé la lutte non violente.

En analysant les différents soulèvements pacifistes dans le monde, il a mis au point des techniques pour renverser des dictatures en s’attaquant à leurs points faibles.

Dès le départ, le mouvement algérien a décidé de rejeter la violence et d’adopter le slogan phare de Silmiyya d’origine yéménite. En effet, le Yémen est l’un des pays les plus lourdement armés en termes de détention individuelle d’armes à feu, avec des estimations allant jusqu’à trois armes par personne. Des milliers de yéménites sont descendus dans les rues, e, 2007 en laissant chez eux leurs armes et ont, en grande partie, respecté une discipline stricte non violente. Lors d’une manifestation dans la région tribale d’al-Bayda, des hommes ont apporté des armes à feu et les ont aussitôt jetées par terre en scandant « silmiyya! » (« Pacifiquement! ») devenu un chant commun qu’avaient ânonné les manifestations des jours durant. De même, pour le mot hirak el Djanoub traduit par Résistance du Sud fait penser aux séparatistes yéménites imités par les marocains du Rif en 2016 pour qualifier leur Hirak-Anhezzi.

L’utilisation de méthodes non-violentes était avantageuse en Algérie sur plusieurs plans. Premièrement, une action non-violente pourrait vérifier les capacités militaires et policières de l’État et sa tentation de les utiliser. Deuxièmement, l’engagement du mouvement en faveur de la non-violence a eu un impact positif sur la campagne d’adhésion à la révolution, dans la mesure où il a attiré un plus grand nombre de citoyens encore traumatisés par la fracture de la décennie noire. Enfin, le recours à la non-violence a renforcé la légitimité du mouvement du 22 février aux yeux de la communauté internationale.

Sharp croyait fermement au pouvoir des petites gens, ordinaires et pacifistes, de se libérer des dictateurs en résistant face à la peur et à la violence. Son idée phare est que les dictateurs ne pourraient pas gouverner si les masses refusaient de les soutenir.

Dans son livre De la dictature à la démocratie (1993), traduit en 26 langues, Sharp avait indiqué la marche à suivre avec réalisme face aux dictatures, en mettant en garde contre les dangers de la négociation. En 198 méthodes, il explique comment procéder à une action non violente avec une planification stratégique menant à la désintégration de la dictature  » en fonction du niveau de risque, de préparation et de forces associées. Lorsqu’on lit attentivement quelques unes de ses recommandations, on se croirait à Alger ou à Oran : -L’obtention du soutien d’une large frange de la population et même des membres du gouvernement (chez nous, les magistrats) ; – Le non recours à la violence qui risquerait d’aliéner les gens ordinaires et la communauté internationale, – Adopter des tactiques opérationnelles pour surmonter sa peur face à la police ; – Créer des slogans courts et percutants dans une langue accessible à tous; – Préparer des grèves ou menacer d’une désobéissance civile ; – User de la dérision pour discréditer le pouvoir, (genre : A la prison, on vous ramène du Yaourt) ; – Organiser des réunions en plein air (place d’armes à Oran) ; – Offrir des fleurs aux agents de l’ordre, leur offrir aussi du café ; – Nettoyage des rues après chaque manifestation…

Cette stratégie à été appliquée avec succès en Serbie contre le  » boucher des balkans « , Slobodan Milosevic. A la seule différence, qu’en 2000, Otpor était publiquement soutenu par l’ambassadeur américain en poste ; Richard Miles et d’autres institutions exportatrices de démocratie.

Les institutions du soft power impérial exportatrices de démocratie

Dans son discours à Ouargla le 04 septembre 2019, le général Ahmed Gaïd Salah estime que l’Algérie a assez de potentialités historiques pour constituer un modèle pour les autres. Reprochant à une partie de l’opposition de s’être inspirée de certains pays étrangers de la région dans la gestion des crises, il considère qu’ils ont omis sciemment que l’Algérie avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables est l’exemple à suivre et non pas le contraire.

En fait ces pays étrangers, sont connus pour avoir été soutenus par des institutions désignées dans le discours algérien par le mot officine, qui dans la bouche des autorités, rime avec interventionnisme, déstabilisation, ingérence, sionisme, complot…

La singularité du mouvement populaire algérien par rapport à d’autres, dans le monde, est qu’il n’a bénéficié d’aucune aide financière étrangère comme Otpor par exemple qui a reçu de l’argent occidental. Certains des militants de ce mouvement ont même participé des ateliers de l’International Republican Institute (IRI). En Egypte, Israa Abdel Fattah, la cofondatrice du Mouvement du 6 Avril, ne s’en cache pas, elle a été financée par des organismes américains, à l’image de l’USAID, connu comme, antenne de la CIA, le National Endowment for Democracy (NED), CANVAS, le National Democratic Institute et l’International Republican Institute. Ahmed Maher, un autre leader du  » mouvement du 6 avril « , a été lui aussi financé par la Freedom House.

Slim Ammamou, en Tunisie, (nommé secrétaire d’Etat à la jeunesse sous le gouvernement de Ghennouchi), le jordanien Oraib Al-Rawtani, la yéménite Tawkel Karmen et tant d’autres ont trouvé chez les occidentaux l’aide nécessaire. Si pour le moment le mouvement du 22 novembre n’a pas reçu un seul dollar, des organismes algériens ont bénéficié par le passé de subventions de la NED comme la LADDH en 2002, 2004 et 2005, le SNAPAP qui entretient des relations soutenues avec Solidarity Center, un des quatre satellites de la NED. Aujourd’hui, le NDI ne fait plus peur aux autorités algériennes. Il est bien chez nous depuis 1997 avec un bureau dirigé depuis 2002 par Mme Julie Page Denham. Il a organisé deux universités d’été en 2004 et 2005 (« Femmes leaders – Tous gagnants ») et envoyé des femmes à Kuweit. Depuis, le NDI s’est attelé à renforcer ses relations avec quelques partis.

L’on sait que les autorités algériennes étaient très fébriles à la présence de cette ONG dans le territoire. En février 2018 un restaurant d’Alger a été mis sous scellés par arrêté du wali délégué de Sidi M’Hamed, pour avoir abrité une réunion entre des membres de l’NDI et des algériens. Pourtant, l’ONG active en toute légalité et transparence. En Tunisie le NDI agit aussi à visage découvert. Depuis le soulèvement de 2011, lorsque les tunisiens ont exigé l’intégrité des élections en tant que mesure de réforme visant à lutter contre une longue histoire de corruption et de manque de transparence, ils ont déployé des dizaines de milliers d’observateurs-citoyens pour superviser les élections. Cela n’a été possible que grâce à l’apport du NDI.

Quid du complot !

Cela fait 57 ans que les dirigeants algériens agitent le spectre de la main étrangère pour discréditer l’opposition. Même l’affaire des 701 kilogrammes est pour Saïdani une histoire montée de toutes pièces contre l’institution militaire depuis l’étranger avec des complicités internes, dans le but de salaire l’armée. En 2014 pendant la campagne du 4e mandat comme en 2019, les pentes du régime ont toujours tenté de manipuler le peuple encore traumatisé par la brutalité de la décennie noire. Le système propagandiste a manillé  » la menace étrangère  » jusqu’à l’usure en s’appuyant sur ce qu’est advenu de la Tunisie, de la Libye, de l’Irak, du Liban, du Yémen ou de la Syrie. Une véritable paranoïa fabriquée de toutes pièces qui permet de gouverner par la peur.

La manipulation étrangère est un argument enfantin repris par des plumes qu’on croyait averties. Certains se basant sur la similitude du mode opérationnel qui rappelle les révolutions colorées, n’hésitent pas une seconde à voir dans le mouvement populaire algérien l’œuvre des think tanks de la CIA et d’autres officines du soft power impérial.

Dans un geste provocateur pour des millions d’algériens, un verre de rouge à la main, le jésuite Sami El-Deeb Abu Sahlieh apparaît dans une vidéo, évoquant une mu’amara (complot) contre l’Algérie. Il lisait en fait un texte d’un laborantin du chiisme politique, l’iranien Mohammed Sadeg Al-Hosseini. Il s’agit disait-il d’officines installées au Maroc (Rabat, Er-Rachidia, Oujda) animées par des éléments de la C.I.A., le Mossad, les services de renseignement marocain et quelques éléments algériens. Cette information qui fait partie de la manipulation psychologique a immédiatement fait réagir le ministre marocain des affaires étrangères, M. Bourretta qui déclara promptement que le Maroc ne s’ingère pas dans les affaires internes de l’Algérie, et qu’il n’existe aucune officine activant depuis son pays. Le site électronique d’ « Algeriepatriotique » accuse les services secrets marocains et français d’avoir fomenté le soulèvement populaire du 22 février !

Les autoproclamés stratèges en géopolitique se perdent en conjonctures. A défaut de données fiables et de sources crédibles, ils en sont réduits aux conjectures. L’on ne sait plus, si l’Occident nous veut du mal ou du bien, s’il nous veut un Etat stable ou un Etat démembré, une démocratie ou une dictature ? Tout compte fait, nous partageons l’avis de Marwan el Andaloussi, pour qui  » La main étrangère est le soutien le plus actif à la dictature militaro-policière qui règne sans partage depuis vingt-sept ans. Le lieu de prédilection de cette main étrangère est bien la poche dispendieuse du pouvoir. « .

La première question qui nous vient à l’esprit est de savoir si le peuple algérien et sa jeunesse sont-ils à ce point manipulables et leurs sorties dans les rues ne serait qu’une conséquence d’un travail de sape mené par des laboratoires étrangers ou fomentés par des réseaux internes liés à d’anciennes structures? Admettre ces inepties ramène à considérer la jeunesse algérienne dénuée de discernement, incapable politiquement de se prendre en charge et intellectuellement inapte à se projeter dans l’avenir avec des idéaux empreints de démocratie et de liberté. L’usage du mot hirak, ou l’adoption de la stratégie de non violence inspirée par Otpor et Canvas se signifient en rien le montage du mouvement du 22 févier dans un quelconque laboratoire.

La  » main étrangère « , tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu. C’est comme les histoires d’el-Ghoula ou de Bouchkara, qu’on racontait jadis à nos enfants pour leur faire peur. Même les pseudos opposants s’y prête au jeu; l’islamiste Abderrazak Mokri semble convaincu que  » l’ingérence étrangère, par l’entremise de ses agents et de ses lobbies existe  » et que  » tout le monde sait qu’il y a des tentatives d’infiltration pour mettre le pays sous tutelle…

Que le pouvoir utilise le spectre de la main étrangère, peut être compréhensible lorsqu’il est en manque d’arguments, mais qu’un Saïd Sadi fasse de même, cela suscite l’étonnement :  » L’impasse actuelle disait-il est en effet compliquée par l’intrusion de puissances étrangères qui ne désespèrent pas de maintenir l’Algérie et, au-delà, toute la région nord-africaine, sous leur influence idéologique. Sans atteindre la même intensité, le pays est déjà dans le sillage du schéma libyen…  » !

Est-il judicieux, voire intelligent de convoquer aujourd’hui Gustave le Bon pour expliquer si la manifestation des foules contre le régime en ce 22 février 2019 était-elle été fabriquée ou spontanée ?

Un autre esprit averti, croit lui-aussi à la main de l’étranger. Il doute de la spontanéité du mouvement du 22 février. On sait, écrivait-il, que les stratégies des officines occidentales est de faire ou de défaire des Etats en s’appuyant sur tout un tas d’instruments. En fait, nous allons montrer insiste-t-il que le 22 février 2019 n’est pas une singularité. Si on devait faire l’archéologie de ce mouvement, en apparence spontané, il faut avoir en tête les études sur la psychologie des foules.

N’en déplaise aux nouveaux disciples d’Alger de Gustave le bon, les foules algériennes, lorsqu’elles sont sorties un 22 février 2019, elles avaient une opinion arrêtée sur 58 ans de déroute nationale, elles n’ont pas fonctionné à l’instinct ni à l’émotion. Elles n’avaient lu ni Le Bon, ni Gene Sharp, elles ont réagi suivant ce que leur a dicté la raison face à la dé-raison d’Etat. La psychologie des foules est loin d’expliquer le soulèvement de tout un peuple. L’image que donne Gustave le Bon à la crédulité des foules ne correspond pas à ce que nous constatons de visu chaque vendredi. Lorsque Le bon nous dit qu’il faut adopter une posture simpliste devant les foules pour pouvoir les manipuler et d’éviter les discours pompeux, érudits, ésotériques…, en 2019, à la Grande Poste, force est de constater que dans chaque pancarte, chaque banderole, chaque slogan, il y’a plus que de simples idées simples, et pas uniquement des mots d’ordre, mais tout un programme politique au sens noble du terme. A.O

1 Extrait d’un livre à paraître; Chronique d’une révolution inachevée.

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