Hirak, il a besoin de clairvoyance pour conduire son audace historique avec assurance sans se laisser diviser par des slogans contreproductifs.

Hirak, il a besoin de clairvoyance pour conduire son audace historique avec assurance sans se laisser diviser par des slogans contreproductifs.  qui dérange… Parlons-en clairement Les commentaires qui ont suivi l’interdiction du port du drapeau amazigh auront permis à la revendication d’amazighité de (re)faire surface. Alors que sur un plan juridique la langue tamazight est clairement reconnue et préservée, quels messages étaient censés nous renvoyer ces drapeaux d’obédience supranationale ? Afin de nous engager sur les voies d’un dialogue constructif, je suggère qu’on y lise autant de symptômes d’un malaise identitaire. 

Il faut reconnaître que l’ère Bouteflika aura, dans des élans bien politiciens, permis bien des artifices en guise d’acquis amazighs. Ces dernières ont été propulsées au rythme des concessions faites par le pouvoir autoritariste. Ainsi fut consacré le fait amazigh dans une Constitution qui, sans débat aucun, fut imposée aux Algériens médusés et perplexes. C’est toujours par ce même président que la fête populaire maghrébine séculaire et sans connotation particulière de « ennayer », s’est vue, dorénavant, symboliser le premier de l’an « berbère » (en référence à l’année de l’accès au trône d’un pharaon qui serait prétendument berbérophone et dont les aïeux seraient originaires de Libye). A ces faits du Prince, s’ajoute l’excès de zèle d’une ministre de l’Education Nationale qui décrète tamazight (cette langue issue du bricolage « savant » d’apprentis sorciers), en tant que langue obligatoire et généralisée ! Tamazight, rendue obligatoire pour tous, va constituer, pour les élèves (berbérophones inclus) autant que pour les parents, un nouvel obstacle à surmonter, pour survivre encore et encore ! 

Mais quelle place occupe la question linguistique dans l’acception contemporaine de l’amazighité ? En réalité elle n’est que symbole fédérateur car la néo-langue tamazight contrarie la communication fluide et naturelle des locuteurs natifs – d’ailleurs les productions dans cette langue de loboratoire sont mort-nées, sans vie et, dans le meilleur des cas, « lecteurophobes ». Munis d’un symbole en guise de langue, les (jeunes) berbérophones ont le regard tourné vers un ailleurs romantique, celui d’une Tamazgha en voie de libération. C’est ainsi qu’a pris corps, dans les réseaux sociaux, un sentiment de chauvinisme nationaliste aux formes parfois xénophobes (« les Arabes nous ont fait ceci, nous ont pris cela, etc. »). C’est donc bien de frustration qu’il est question. Et ce qui nourrit un tel manque à assouvir, ce sont des fantasmes posés comme identité amazighe et ne reposant sur aucune assise matérielle et historique assertée. Or si nous voulons convoquer la raison, il nous faudra la nourrir de faits avérés et historiquement validés. Raison de plus pour ouvrir le chantier de l’histoire et tâcher de dégager les bases crédibles et vérifiables d’un consensus national. 

Sur trois mille ans d’histoire de ce nord de l’Afrique, il ressort clairement que la langue berbère est minoritaire, sinon minorée par ses propres dirigeants. En effet ni Massinissa (qui a fait du punique sa langue officielle), ni Jugurtha ou Juba 1 (qui usaient du latin) n’ont eu recours à cette langue de nos jours tant mythifiée. Pourtant ils étaient rois ! Ils étaient le centre de décision. 

Parallèlement à cette présence berbérophone effective mais minoritaire, une langue franche s’impose sur tout le nord de l’Afrique, la langue des Carthaginois (le punique). La distribution des deux groupes linguistiques était déjà favorable au punique du temps de Carthage. Avec la domination romaine, on atteste d’un néo-punique ; soit d’un punique partiellement latinisé à côté du latin. Le rapport entre les deux langues du territoire reste le même (punique dominant et berbère atomisé). L’arrivée des Arabes va nous permettre de dégager la clé d’un mystère linguistique qui a donné lieu à des spéculations qui frôlent le ridicule. 

En effet le paysage sociolinguistique du Maghreb au VIII/IX è. siècle est tel que les centres d’expression berbérophone sont bel et bien attestés çà et là, mais le parler dominant est le punique ; soit une langue sémitique au même titre que l’arabe. Le contact entre les propagateurs de l’islam et la population locale a donc été encouragé et stimulé par cette proximité linguistique (« langues collatérales », selon la didactique contemporaine) entre l’arabe et le néo-punique. C’est bien parce que la population était majoritairement punicophone, au moment de l’implantation de l’islam et de l’empire arabo-musulman, que l’adhésion aux principes de cette religion nouvelle et émancipatrice a été facilitée. La seule explication de la réception quasi spontanée du message coranique est donc linguistique : le parler dominant était collatéral à l’arabe. Ce parler dominant – qui a évidemment beaucoup emprunté à la langue du Coran, par la suite – était reconnu comme tel puisque des savants andalous l’ont appelé « lissen al-gharbi ». Par conséquent nos aïeux n’ont pas subi une transplantation linguistique dans leurs cerveaux ayant permis de substituer la langue arabe à leur langue maternelle. Il n’y a pas eu « d’arabisation spontanée et passive » des berbérophones (comme le proclament certains orientalistes de la colonisation). Comment croire qu’il y a eu substitution de sa propre langue maternelle pour parler, non pas la langue du nouveau maître (l’arabe fasih), mais la langue qui était majoritaire dans le territoire en question ? Si la langue parlée (que nous appelons de nos jours la « darija ») avait été un mélange de berbère et d’arabe, nous l’aurions su. En réalité la darija a très peu emprunté au berbère. Les deux langues sœurs ont su cohabiter trois mille ans durant sans se phagocyter mutuellement. Et cette pérennisation des deux langues maternelles constitue un témoignage têtu de l’histoire. Y compris les proportions d’usages linguistiques se sont maintenues. 

Que nos jeunes compatriotes berbérophones se rassurent donc : la langue arabe ne nous a pas envahis au point de nous faire oublier à jamais nos langues maternelles. Ni le punique sous sa forme actuelle (ed-darija), ni les parlers berbères n’ont été évincés. Nous avons intégré l’arabe, à des degrés divers, dans nos langues sœurs, sans nous dénaturer. Seule une telle explication permet de rendre compte de la longévité et de la vivacité de nos deux langues maternelles. 

Quant au pouvoir berbère « usurpé par les Arabes », ceci est encore une vision de l’esprit puisque, au moment de l’arrivée des nouveaux conquérants, le pouvoir était sous contrôle byzantin. Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre la géopolitique au VII/VIII è. siècle. Le territoire nord africain est, à ce moment, un espace fait de centres regroupant des tribus et répartis de nord-est à nord-ouest, plus particulièrement. Les tribus s’organisaient en confédérations tribales pour mieux se protéger contre les attaques exogènes. Parfois ces confédérations acceptaient de prêter allégeance à une puissance étrangère (carthaginoise ou romaine ou byzantine) pour bénéficier de largesses financières, commerciales ou militaires. C’est ainsi que les rois numides ont pu jouir d’une relative autonomie administrative, culturelle et économique malgré la suprématie de ces puissances. 

Pour ce qui est de la Numidie, cela a duré 146 ans en tout et pour tout ; bien avant l’ère chrétienne! Entre temps, 2000 ans se sont écoulés avec des apports culturels et linguistiques très variés : romain/ latin, byzantin/grec, arabe, turc, espagnol, français – pour l’essentiel. Il faut dire que la notion de frontières telle que nous la concevons de nos jours n’avait rien à voir. Les tribus étaient soit libres et fragiles, soit soumises mais protégées. Les espaces eux-mêmes étaient très fluctuants. On pouvait être délogé par plus puissant à tout moment (ce qui explique la politique d’allégeance aux puissances dominantes). La notion de « unification territoriale » par un Massinissa ou un autre est donc toute relative ; il n’y avait ni eau courante, ni trains, ni Internet – sans parler d’une administration centralisée et omniprésente… Les frontières étaient aussi aléatoires que pouvaient l’être les dominants. L’unification de la Numidie c’est donc 5% dans l’histoire de l’Afrique du nord. Les territoires ont continué leurs développements en dehors de cette hégémonie politique (et/ou militaire). Ensuite, il y a bel et bien eu des dynasties berbères durant les règnes des califats arabes, mais elles étaient arabophones et défendaient les intérêts de leurs maîtres moyen-orientaux. 

Que nos jeunes compatriotes amazighophones retrouvent de la sérénité : le pouvoir politique berbère a bel et bien existé il y a de cela plus de 2000 ans, mais entre temps, la vie a continué sans leur domination. Maintenant, si l’on veut tout de même récupérer un pouvoir perdu il y a vingt siècles, il va falloir l’argumenter car cela va nier 95% du temps historique de ce territoire ! De ces observations il ressort que la revendication amazighe contemporaine dit, en gros : « aidez-nous à restaurer Tamazgha, ensuite laissez-vous phagocyter jusqu’à retrouver votre identité berbère refoulée. Tout ira mieux après. ». 

Or, au propre comme au figuré, Tamazgha est un conte de fée qui n’a aucune base historique si ce n’est une projection sur un espace linguistique chamito-sémitique – mais cela fonde-t-il une identité ? On imaginerait mal un drapeau de la francophonie côtoyant celui des Etats membres. Quant à l’exemple de la confédération américaine et dans une certaine mesure la communauté européenne, il y a eu adhésion d’un ensemble d’états (existant préalablement) à une vision partagée d’union scellée par une constitution ; nous sommes donc bien loin de telles configurations. 

Notre histoire commune a débouché sur une réalité nouvelle : l’Algérie. Cette dernière est une synthèse de tous les apports culturels, religieux, linguistiques et économiques qui s’y sont déversés. Et l’identité algérienne (ce que par ailleurs j’ai appelé « l’algérianité ») est une réalité palpable. Ce pays a la chance d’avoir deux langues maternelles : la darija (ou maghribi) et le berbère. Préservons-les et protégeons-les car elles nous viennent de loin, du fin fond de notre histoire. L’identité que je me suis forgée est celle d’une nation multilingue qui n’a qu’un drapeau, celui qu’un million et demi de chouhadas ont permis de hisser haut, au milieu des autres nations reconnues de par le monde. Que l’amazighité trouve dans l’algérianité ses propres constituants, cela est naturel. Mais qu’elle en constitue le socle absorbant et surdéterminant, cela demanderait clarifications à la fois historiques et linguistiques. Quant au Hirak, il a besoin de clairvoyance pour conduire son audace historique avec assurance sans se laisser diviser par des slogans contreproductifs. 

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