Les Algériens ont retrouvés une estime de soi et une fierté qu’avaient ébranlée des dizaines d’années d’autoritarisme. N’ont-ils pas obligé Abdelaziz Bouteflika à renoncer à un cinquième mandat et beaucoup de figures de son régime à se terrer en attendant la fin de la tempête ? N’ont-ils pas provoqué un séisme politique salutaire, si immense qu’il a pour effet collatéral d’accélérer les ralliements opportunistes?

La révolution nous rend-elle meilleurs ? Gare à l’autoglorification !

La révolution nous rend-elle meilleurs ? Gare à

Cette estime de soi et cette fierté sont légitimes. Toutefois, gare à l’autoglorification, maladie infantile de la révolution dont les symptômes ne cessent de se multiplier. Ce n’est pas la première fois de l’histoire du genre humain que des manifestations politiques se terminent sans mort d’homme ou que les manifestants font preuve de respect de l’espace public. Les Gilets jaunes, dont certains – mimant les chiens de garde des médias français – ont pu moquer l’“incivisme”, ne sont pas “naturellement” plus violents que les marcheurs de la rue Didouche Mourdad. Ils sont simplement plus brutalement réprimés.

Gare à l’autoglorification. Car le mouvement politique en cours n’est pas une machine magique capable, en quelques semaines, de transformer les Algériens en 43 millions d’individus plus merveilleux les uns que les autres, et tous rêvant d’un avenir fraternel. Si par son amplitude, il a politisé de larges masses, il n’a pas politisé tout le monde de la même manière. Aux uns il a donné le désir d’en finir avec l’écrasante tutelle exercée sur nous depuis l’indépendance, à d’autres une simple envie de trouver, pour nous gouverner, un nouvel homme providentiel pourvu que ce soit un “craignant-Dieu”, et qu’à cela ne tienne s’il ne peut fournir de garanties que sa “taqwa” résistera aux charmes du pouvoir.

De même, si ce mouvement a brisé certains tabous, d’autres ont la vie dure. C’est le cas, par exemple, de l’égalité entre les hommes et les femmes, dont les adversaires sont nombreux et se recrutent dans tous les courants politiques, et pas seulement chez les islamistes. Même si la cellule familiale est aujourd’hui bien plus petite qu’il y a quelques décennies, la famille patriarcale demeure un modèle pour nombre d’Algériens, quand bien même auraient-ils en horreur le régime d’Abdelaziz Bouteflika – lequel, pour se maintenir au pouvoir, s’est justement donné l’image d’un patriarche certes brutal mais juste et omniscient.

Et ces millions qui, 20 ans durant, ont voté Bouteflika ?

La mobilisation politique en cours contre l’autoritarisme et la prédation est un précieux bien commun mais doit-elle nous faire perdre toute lucidité ? Durant les décennies passées, la coercition n’a pas été la seule arme du régime. Chaque Algérien sait, dans son for intérieur, que s’il a pu nous étouffer aussi longtemps, c’est, d’une part, parce qu’idéologiquement, il avait gagné des millions de cœurs et, d’autre part, parce qu’il avait su acheter les consciences, des dizaines de milliers de consciences.

Il n’a pu s’imposer à nous que grâce à une armée d’électeurs et de complices qui n’étaient pas tous encartés au FLN ou au RND mais sans lesquels le RND et le FLN, ces parangons de médiocrité politique, n’auraient pas pu nous gouverner. Or, beaucoup de ces ex-loyalistes, qui nous vendaient Abdelaziz Bouteflika dans de beaux emballages, se rachètent actuellement à peu de frais, en allant à la marche, le vendredi, comme on va au marché. Non qu’il faille les en expulser mais n’est-il pas nécessaire de voir que pour eux, le changement est un changement de roi et non l’extinction irréversible de toute la dynastie, et qu’ils applaudiront probablement les yeux fermés tout projet de restauration autoritaire?

Surtout, ce sursaut de dignité doit-il nous faire oublier que le mal est plus profond qu’on ne le croit? Les méfaits de l’autoritarisme ne se réduisent ni à l’écrasement de toute expression libre ni au pillage de l’économie par des prédateurs aux dents aussi longues qu’était notre cauchemar. Ils se voient aussi dans cet effondrement moral qui faisait admettre à beaucoup d’entre nous, des parents et des enseignants compris, la fraude aux examens comme un petit péché sans gravité, si bien qu’en 2018, des candidats au bac déclaraient à la télévision, à visage découvert : “El Hamdou lilah, nous avons pu tricher aujourd’hui !”.

Ces méfaits s’observent aussi dans l’alarmante incompétence dans beaucoup de domaines qui, en vérité, n’est pas une moindre menace pour l’indépendance qu’une invasion étrangère. Continuer à prétendre que chez nous, « le problème, c’est la mauvaise gestion », c’est soit se mentir, soit tromper intentionnellement les Algériens. L’école est réputée être sinistrée depuis au moins la Présidence de Mohamed Boudiaf : par quel miracle a-t-elle pu produire une génération d’hommes et de femmes irréprochablement qualifiés?

 Une révolution c’est aussi une régénération morale

Une révolution qui efface de notre paysage Abdelaziz Bouteflika et sa coterie, c’est très bien. Une révolution qui, en plus, accélère notre régénération morale, c’est encore mieux. Or, cette régénération suppose de reconnaître que les dégâts de l’autoritarisme ne sont ni seulement politiques, ni seulement sociaux, ni seulement économiques. Elle suppose de reconnaître que le “nouvel Algérien” n’existe pas encore, car il n’a pas pu s’inventer au fil de quelques marches contre le 5e mandat, eussent-elles été un magnifique creuset pour une certaine conscience citoyenne.

Le nouvel Algérien se formera patiemment, au fil d’une longue marche vers le progrès depuis longtemps interrompue. On en verra une esquisse le jour où les étudiants, aujourd’hui formidablement mobilisés, admettront que le plus grand crime du régime à leur endroit, c’est d’avoir privé leur écrasante majorité d’une instruction de qualité et se souviendront que certains d’entre eux, peu avant cette renaissance, manifestaient pour le droit de passer en année supérieure avec une moyenne de 8 sur 20.

Oui, la révolution rend meilleur à condition de ne pas être déjà convaincu d’avoir toujours été, de toute éternité, un peuple parfait, auquel le régime d’Abdelaziz Bouteflika ne se serait imposé que par le fer et par le sang.

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