Un jour, il serait peut-être possible que les habitants paient pour que leur sécurité leur soit assurée comme cela se pratique dans nombre de pays. Une sécurité privée.

Sécurité privée

police socle

La criminalité prend des proportions alarmantes. 

 B.M Sur le socle des anciennes certitudes, d’autres questions se sont greffées. Posons-en au moins deux d’entre elles. Quelles sont les sources majeures des nouvelles insécurités ? Quelles seraient les implications sur la situation de sécurité d’un difficile compromis à faire entre les exigences de l’économie, celles des institutions internationales des finances et celles de la nécessaire préservation de la cohésion sociale et du fonctionnement de la société ?

Dans la situation où il est constamment dit et répété que la paix sociale s’achète pour favoriser le maintien des hommes au pouvoir, mais également où le pouvoir d’achat distribué sous forme d’augmentation des salaires est vite érodé par la dérive des prix, les travailleurs «comprennent» qu’il s’agit d’un bluff des pouvoirs pour récupérer ce qu’ils ont donné. Si les travailleurs peuvent bien se plaindre avec l’espoir d’être entendus, qu’en est-il des chômeurs ? Des salves sont tirées à Ouargla, à Annaba…

Quelles données observables qui pourraient rendre compte de la situation générale actuelle en matière d’inquiétudes portant sur les questions de sécurité locale ? Le sentiment d’être agressé est très fort quand on aborde des ruelles sombres, quand on emprunte la bretelle de sortie de l’autoroute à la tombée de la nuit, quand on lit la presse qui rapporte les rapports de la gendarmerie, etc. Il apparaît qu’il y a une diversité des menaces criminelles et même leur renforcement.

Il y a à faire le constat que la société devient de plus en plus vulnérable avec le sentiment pratiquement généralisé que nul n’est à l’abri d’une agression. Les populations des nouveaux quartiers sont d’autant exposées à des agressions que les cités construites ne prévoient pas toutes des postes de police alors que la DGSN plaidait constamment pour une police de proximité.

Il y a enfin à faire le constat qu’est grande la tendance aux incivilités dans les lieux publics et qu’existe la crainte que se prépare ainsi le terreau au développement de la criminalité. Certainement que les services de sécurité ont engagé les réflexions sécuritaires destinées à discerner l’essentiel dans les mutations de toute nature de la société.

D’autres maux sont apparus, à savoir la criminalité organisée, les cambriolages, les enlèvements avec la terrible crainte que les agressions contre des domiciles se feront en plein jour avec prise d’otages. Les populations voudraient une présence policière assez visible dans les quartiers, d’autant qu’il est su que des bandes rivales se disputent quotidiennement le monopole sur le territoire. Un jour, il serait peut-être possible que les habitants paient pour que leur sécurité leur soit assurée comme cela se pratique dans nombre de pays. Une sécurité privée.

Aucun club français par même le PSG dirigé par le Qatar ne l’a invitée La France est terrorisée par Israel

La souffrance invisible des « petites bonnes »

Les « petites bonnes »

 

 

La souffrance invisible des « petites bonnes

Elles ont entre 6 et 15 ans. Elles ont été placées comme domestiques dans de riches familles marocaines. Exploitées, battues, violées: derrière les murs des villas, la détresse des «petites bonnes» est immense.

Elles se réveillent à l’aube et ne se couchent que très tard le soir. Elles ne dorment toujours que d’une oreille, prêtes à anticiper les besoins des membres de la famille dont elles ne font pas partie.

Des mains de petites vieilles…

On les reconnaît à leurs mains de petites vieilles. Des paumes ridées, usées, élimées, meurtries, à force de nettoyer, astiquer, éplucher, porter. Les visages semblent plus âgés, empreints d’une immense lassitude. Les regards plus durs. Mais ces bras-là, ces visages, sont bien ceux de fillettes de sept ans. Difficile d’imaginer la souffrance derrière ces yeux baissés et ces épaules voûtées. L’innocence de l’enfance s’est envolée si vite. Rasha, Farida et Mounia sont des petites bonnes. Employées par de riches familles marocaines pour 200 Dirhams par mois, soit 19 euros, à travailler de 6h du matin à minuit, à faire le ménage, la vaisselle, le marché, à s’occuper des petits.

Originaires des campagnes, la plupart de ces fillettes ont été envoyées par leurs familles pour travailler en ville, placées par de véritables courtiers en domestiques. «Les filles rurales ont la réputation de ne pas être malignes ou malsaines, et donc ne peuvent trahir la maîtresse en volant ou en introduisant un étranger dans la maison», explique le docteur Chakib Guessous. Plus elles sont jeunes, plus elles peuvent être «dressées» facilement.

66’000 petites filles à l’enfance volée…

On voit tous les jours ces fillettes se trimballer d’un lieu à l’autre. Les «petites bonnes» ont toujours fait partie du décor au Maroc, jusqu’à ces dernières années. Certaines consciences se réveillent, lentement mais sûrement. Un projet de loi censé interdire le travail domestique des enfants devrait bientôt voir le jour. En attendant, 66’000 petites filles portent chaque jour un peu plus les marques de l’enfance qu’on leur a volée…

L’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) s’est penchée sur le sujet. « Au Maroc, 11% des enfants âgés de six à quinze ans travaillent, ce qui représente l’un des taux les plus élevés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord », a affirmé Clarissa Bencomo, chercheuse chargée par HRW des droits de l’enfant dans cette région. « En Egypte, il ne sont que 6% à travailler et pourtant ce taux fait scandale », a-t-elle précisé lors d’une conférence de presse à Casablanca. Selon Mme Bencomo, environ 600’000 enfants, âgés de six à quinze ans, travaillent au Maroc, dont environ 66’000 petites domestiques.

Les «petites bonnes» sont «à l’intérieur des maisons mais en marge de la loi»: «Inside the house, outside the law» est le titre du rapport de 60 pages publié par HRW. C’est le fruit d’une enquête menée à Casablanca, Rabat et Tanger, entre mai et novembre 2005. Les résultats sont désormais disponibles intégralement depuis le 18 janvier. La situation est catastrophique. « Les petites bonnes marocaines travaillent 126 heures par semaine et subissent des violences physiques et sexuelles de la part de leurs employeurs. Elles triment entre 14 et 18 heures par jour durant toute la semaine et sans aucun repos. Elles reçoivent uniquement 4 dirhams par jour ». En gros, «on n’est pas loin de l’esclavagisme, et très loin de la dérogation prévue par le Code du travail marocain».

En effet, celui-ci n’inclut pas le travail domestique… Du coup, il est difficile de venir à bout de ce phénomène, d’autant plus que les inspecteurs du travail ne peuvent pas, jusqu’à présent, violer l’intimité des foyers pour s’assurer du bon (ou mauvais) traitement infligé à ces enfants. Les abus de toutes sortes sont légion: cela va des «simples» coups de pieds en guise de réveil le matin aux pires sévices sexuels, en passant par la torture morale. Condamner les responsables est une tache ardue étant donné qu’il est presque impossible pour ces petites victimes de prouver quoique ce soit. Presque, parce que certains cas, extrêmes, certes, ont pu être jugés ces dernières années et la presse en a largement fait écho. Cela démontre un tant soit peu que les choses commencent tout de même à s’améliorer. Les Marocains prennent de plus en plus conscience qu’il s’agit d’enfants qui ont besoin de leurs parents, d’aller à l’école, de jouer…Bref, d’avoir une vie d’enfant.

Le sondage effectué sur le site d’« Aujourd’hui le Maroc » montre que 83% des réactions ont appuyé l’idée de criminalisation de l’emploi d’enfants pour travaux domestiques. Cette idée suit son chemin puisque MmeYasmina Baddou, Secrétaire d’Etat chargée de la Famille, de la Solidarité et de l’Action Sociale, a d’ores et déjà affirmé que le Ministère de l’Emploi se penche sur un projet de loi dans ce sens-là. Mais les lois ayant du mal à être respectées au Maroc, encore faudrait-il accompagner cela de mesures fortement dissuasives et de bonnes campagnes de communication.

Cependant, le problème demeure. Seule une pauvreté extrême doublée d’une grande ignorance peuvent pousser des parents à se séparer de leur enfant, le livrant aux mains d’inconnus qu’il devra baiser matin et soir. Il faut traiter le mal à la racine, toucher la famille rurale en premier lieu: créer des projets promoteurs de revenus, généraliser l’accès à l’eau et l’électricité, rapprocher les écoles des douars (villages) pour qu’enfin toutes les petites marocaines aient le droit d’être des enfants.

Des séquelles physiques et psychologiques

Ces filles qui rêvaient de vivre en ville une vie de princesse, découvrent alors l’envers du décor, que même les familles ignorent. L’exploitation, les vexations, la violence de la maîtresse de maison, les attouchements du chef de famille.

HRW met l’accent sur les violences réelles que subit la petite bonne quotidiennement. Battues au fil électrique (Najat, 11 ans), la tête écrasée contre le mur (Saïda, 15 ans), les témoignages de filles maltraitées abondent. Une ONG dit « recevoir une centaine de griefs par mois, de petites bonnes essentiellement, provenant de douars indigents autour de Marrakech ». Certes, les petites filles interrogées attestent que les familles de classes moyennes sont plus clémentes que celles de la classe bourgeoise, car plus enclines à se rapprocher de leurs jeunes employées, alors que les plus fortunés les traitent comme des servantes. Ceci dit, la discrimination est monnaie courante. Elle se traduit par des nuits passées à la cuisine, un travail sans répit, pas de télé, des punitions à la chaîne, etc.

Or, selon l’Organisation internationale du travail, dont les principes sont adoptés par le Maroc, « être battu, avoir droit aux restes du repas de la famille, travailler la nuit, ne pas avoir droit de quitter la maison, cela veut dire que l’enfant travaille sous des conditions contraignantes et inadmissibles ». Au ministère de l’Emploi, concerné au premier chef, la réponse est toute prête: « Rien ne nous permettrait de violer l’espace privé des gens pour s’enquérir de l’Etat de santé d’une petite bonne prétendument séquestrée”. Et voilà qui justifie le statu quo.

Or, la violence prend des formes encore plus extrêmes d’exploitation ou au moins de harcèlement sexuel. Explication : ces jeunes filles ont tendance à dire « hadir » (d’accord) à tout ce que leur demandent leurs bienfaiteurs. « Même lorsqu’elles n’ont pas été victimes de viol, elles sont vulnérables à l’exploitation sexuelle, parce qu’elles sont en quête d’une tendresse dont elles ont été privées dans leur enfance », note Clarissa Bencomo, l’enquêtrice de HRW.

Le rapporteur spécial des Nations Unis chargé du droit des enfants, a conclu, dès 2002, qu’il y avait au Maroc « un taux élevé de viols et de mauvais traitements des petites bonnes ». Le comble est que même lorsqu’elles y échappent, elles ne sont pas sauvées pour autant. La preuve, 36% des bénéficiaires d’une association de mères célibataires sont d’anciennes petites bonnes. Donnée que corrobore une étude gouvernementale menée en 2002 sur la région de Casablanca: « la plupart des mères non mariées ont été domestiques dans une vie antérieure ». Est-ce une fatalité? HRW considère, enquêtes de terrain à l’appui, que « le statut de petite bonne mène soit à la rue, au mariage précoce, à la prostitution ou à un trouble psychologique insurmontable ».

Tiraillées entre le devoir d’aider leur famille, la tentation de la fugue et la peur de la rue, elles vivent dans des conditions proches de l’esclavage. En silence. Certaines sont même débaptisées, si par malheur elles portent un prénom un peu trop à la mode ou le même que sa maîtresse.

Dans le quartier Essaada de Casablanca, le centre Bayti (« Ma maison ») s’occupe de recueillir ces fillettes et de les scolariser. «Je me souviens de Rachida qui est arrivée ici vers 7 ans. Elle avait été violentée, son corps était meurtri de brûlures de cigarettes et de traces de couteaux, le visage complètement défiguré. C’est la police qui nous l’a amenée», explique Saïda Saghir, membre du centre. «Ces fillettes qui s’enfuient ont vécu dans la terreur. Cela laisse irréversiblement des séquelles psychologiques et physiques».

On mord les petites bonnes!

Encore un cas de maltraitance, sévices corporels: Morsures, griffures et coups… Ironie du sort! Alors que le monde entier célébrait la journée mondiale de lutte contre le travail des enfants (dimanche 12 mai), Halima El Ayadi, une petite bonne, s’est trouvée au seuil d’une mort certaine au quartier Chrifa à Casablanca.

Pour échapper aux représailles de son employeur, après avoir cassé accidentellement un vase, la petite fille a tenté de se suicider. Elle était sur le point de se jeter d’une fenêtre au troisième étage. Heureusement, des voisins l’ont empêchée d’aller au bout de son acte et l’ont emmenée à l’hôpital Baouafi.

Devant une telle horreur, il est légitime de se demander quel genre de représailles peut pousser une fillette, âgée entre 12 et 14 ans, à se jeter du troisième étage. Selon Halima, ses employeurs (la femme en particulier, le mari et le fils) ne cessaient de la maltraiter. Des traces de coups sur son corps chétif témoignent de l’atrocité des sévices qu’elle a subis pendant longtemps. Pour les ecchymoses sur son oeil gauche, «c’est un coup de bâton», explique-t-elle, le regard hagard.

Il est difficile d’imaginer l’impact d’un violent coup de bâton sur ce petit visage. Le corps de Halima est loin d’avoir révélé toutes ses souffrances. En effet, le dos, les bras, les jambes et d’autres parties du corps de la petite bonne portent des traces de morsures anciennes, mais bien apparentes. «C’est la maîtresse de maison qui me mordait», confirme Halima. «Elle est cruelle et me battait tout le temps. Son mari et son fils faisaient pareil», ajoute-t-elle.

Selon Noureddine Abou Saâd, médecin en chef du service Pédiatrie à l’hôpital Baouafi, Halima a été victime de morsures, griffures et coups qui datent de plusieurs mois. Sur le plan psychologique, elle présente les signes d’un début de dépression: elle est traumatisée et angoissée.

Originaire de la région de Bir Jdid, Halima est orpheline. Elle travaille chez ses employeurs depuis toute petite. Elle ne sait ni lire ni écrire, tout simplement parce qu’elle n’a jamais fréquenté l’école. Et n’a aucune idée de son âge. Selon ses dires, sa mère l’a «cédée» contre la modique somme de 200 DH par mois.

L’association Insaf compte se présenter en tant que partie civile dans cette affaire. Nabila Tber de l’association explique que beaucoup de cas similaires existent. Les employeurs peuvent être condamnés si l’affaire suit son cours normal. C’est le cas de l’employeur de la petite bonne Sanae, qui a écopé d’un an et demi de prison ferme pour maltraitance. Les citoyens peuvent jouer un rôle primordial dans la lutte contre ce phénomène en dénonçant les coupables.

La dérive vers la prostitution

L’histoire de certaines filles domestiques est calquée sur celle des filles des rues. Mais par contre, elles n’y sont présentes que très peu. Elles saisissent les opportunités lorsqu’elles se retrouvent à l’abri du regard de ses maîtres, pour se livrer à la prostitution en cachette.

Quand la révolte gagne les plus excédées, elles descendent dans la rue où d’autres les ont déjà précédées. Puis la descente aux enfers commence. Elles continuent à travailler dans les ménages et sont initiées, entre temps, aux joies nocturnes: alcool, cigarettes, maquillage, nouveau look vestimentaire, le rêve ! Kaltoum, 17ans, une domestique chez une famille aisée de Casablanca, affirme qu’elle se prostitue à chaque fois que l’occasion se présente, afin de répondre à certains de ses besoins. Elle travaille depuis plus de dix ans, et c’est le père qui empoche son salaire chaque fin de mois, sans même chercher à avoir de ses nouvelles. Les jeunes filles domestiques qui balancent vers la prostitution, mentent en ce qui concerne leur âge: les habits et le maquillage outrancier et même l’alcool, contribuent largement à vieillir leur look. L’argent gagné contribue pour beaucoup d’entre elles à soigner leur apparence, et à aider leur famille. Le premier client est souvent une personne de l’entourage. La jeune fille subit, et souvent déclare qu’elle ne se souvient pas de ce premier contact: elle décide d’effacer ce mauvais incident de sa mémoire. Une méconnaissance des maladies sexuellement transmissibles est largement retrouvée dans ce milieu de filles analphabètes et issues du milieu rural.

Les relations sont souvent tendues entre les employeurs et la domestique. Il en résulte quelquefois même des situations dramatiques. Certaines petites filles se sont vengées de la cruauté de leurs patrons en allant même jusqu’à commettre des vols ou crimes. Les dossiers opposant des employeurs à leurs domestiques s’empilent dans les tribunaux. Qui doit être condamné ?

Petites bonnes devenues enfants des rues

Bayti, foyer d’accueil à Casasblanca, est un lieu de résidence pour le enfants qui n’ont pas eut la possibilité de rejoindre leur famille biologique pour différentes raisons, notamment les petites bonnes.

Elles arrivent en ville et sont donc embauchées par des riches pour faire le ménage ; si elles tombent malade ou qu’il survient un quelconque problème, on les remplace et elles se retrouvent dans la rue ou elles sont soit exploitées dans des réseaux de prostitution ou comme esclave pour aller vendre des babioles aux touristes. L’œil aiguisé de l’éducateur de rue est capable de remarquer le contraste vestimentaire du riche et de la petite bonne qui le suit en portant des affaires. Ce phénomène a récemment été publié dans les médias au Maroc et suite à ces publications les riches se montrent bien moins en leur présence dans la rue car cela n’est plus très «populaire».

Le phénomène nouveau est que de plus en plus de ses filles intègrent des groupes d’enfants de la rue.

Des enfants invisibles pour la loi…

Pour endiguer l’exploitation des jeunes filles, le problème vient avant tout de l’application de la législation. Les textes sont clairs. Selon la convention des Droits de l’enfant, ratifiée par le Maroc, « un enfant ne peut occuper un travail à partir de 12 ans, que dans un cadre familial et dans des conditions saines ».

Au Maroc, la scolarisation est obligatoire, le travail interdit en-dessous de 15 ans. Or, aucune de ces lois n’est respectée. Né après des décennies de tractations le 8 décembre 2003, le Code du travail marocain n’autorise les moins de 16 ans à « travailler que 10 heures par jour, dont 1 heure de pause ». Nuance, il ne s’agit, dans cette clause, que de travail agricole, industriel ou artisanal. Et les petites bonnes là-dedans ?

« Un texte de loi était prévu en décembre 2005 pour les travailleurs domestiques, explique un acteur associatif, mais puisque les droits de l’enfant n’y sont pas suffisamment protégés, il reste en ballottage entre les ministères ». Ici et là, on justifie son incapacité à venir à bout du fléau. Au ministère de l’Emploi, les quelque 300 inspecteurs en poste ne suffiraient pas pour contrôler, outre les entreprises, les ménages. Le comble, explique Khalid Belkoh de l’Espace associatif, est qu’ils « ne sont pas outillés pour définir ce qu’est la maltraitance d’une petite bonne et n’ont aucun moyen pour vérifier le nombre d’heures de travail qu’elle effectue ». Au secrétariat d’état de la solidarité et la famille, la section « enfants » est le parent pauvre. Il n’y a rien à en attendre. Et au département de la Justice, rapporte HRW, « les procès sont rares, d’autant qu’il faudrait à chaque fois deux témoins pour prouver le tort causé à la petite bonne par son employeur ».

«Les inspecteurs du travail n’ont pas autorité pour enquêter à domicile sur les violations de la loi interdisant le travail des enfants de moins de quinze ans», ajoute le rapport de HRW. «Le problème avec les petites bonnes, c’est qu’elles sont invisibles», surenchérit Lahcen Haddad, responsable d’Adros, un organisme d’alphabétisation à destination des enfants qui travaillent. «Beaucoup d’autres gamins sont exploités au travail: dans les garages automobiles, dans l’atelier des artisans. Mais ces fillettes vivent des situations souvent atroces derrière les murs, loin de tout regard».

Dans son rapport, HRW reproche au «gouvernement marocain le peu d’ardeur à combattre les pires formes d’exploitation des enfants employés comme domestiques». En mai 2006, un début de réponse se dessinait avec la présentation par le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité d’un programme national de lutte contre le phénomène des petites bonnes, intitulé Inqad (« Sauvetage »).

En effet, une campagne nationale visant à sensibiliser aux dangers de l’embauche de petites bonnes a été lancée dans plusieurs villes du Maroc. Le mot d’ordre: stopper ou au moins diminuer l’ampleur du phénomène des petites filles domestiques. La campagne de sensibilisation devra durer un mois et cibler tous les supports pour une large diffusion. Pour Yasmina Baddou, qui pilote l’opération, la campagne vise les parents, les employeurs et les intermédiaires.

« Nous voulons que cette campagne sensibilise l’opinion publique dans son ensemble aux dangers inhérents à ce fléau social, qui confisque les droits humains de plusieurs milliers de filles et hypothèquent leur présent et leur avenir », a déclaré Yasmina Baddou, secrétaire d’Etat à la Famille, à l’Enfance et aux Personnes Handicapées, à des journalistes, en janvier 2007 à Rabat. Mme Baddou a indiqué que cette campagne marque le début du projet Inqad, qui s’inscrit dans le cadre du Plan d’Action National pour l’Enfance adopté par le Gouvernement l’an dernier [2006, NDLR].

La secrétaire d’Etat à la famille est catégorique: « Le Maroc qui s’est engagé dans de grands chantiers de développement ne peut plus tolérer des pratiques qui touchent aux droits fondamentaux ». En effet, le projet Inqad, composante essentielle du plan d’action pour l’enfance (2006-2016) que la ministre a dévoilé lors d’une conférence de presse, s’articule autour de trois axes.

Le premier porte sur les réformes juridiques. Un projet de loi sur le travail domestique a été élaboré. Il fixe l’âge minimum de l’employé, prévoit des contrats de travail et des mesures répressives à l’encontre des employeurs de petites filles et contre les intermédiaires qui profitent de la misère d’une population pauvre et souvent rurale. Cependant, élaborer un texte est une bonne chose, encore faudrait-il le faire approuver par le Parlement et le mettre en œuvre.

Le deuxième axe concerne la sensibilisation. Dans cette opération, plusieurs actions ont été programmées avec comme idée centrale: toucher les parents et les employeurs. C’est ainsi qu’une caravane a été organisée vers les zones pourvoyeuses de petites bonnes. Seront donc ciblés Casablanca et sa région avec notamment Settat, Khouribga et Kalaât Sraghna. Au menu également, Marrakech et Rabat et les zones qui les alimentent. Fès et sa région comme Taza, Taounate, Boulmane et Rachidia. La caravane s’est arrêtée dans les souks et les douars pour faire prendre conscience à la population sur les avantages de garder les petites filles sur les bancs de l’école. C’est l’objectif recherché par Yasmina Baddou. Pour elle, « le travail des petites filles est un fléau social qui hypothèque l’avenir des enfants et partant le développement économique et humain de notre pays ».

Cette campagne a proposé une série de spots de sensibilisation et d’information à la radio et à la télévision. Des forums de discussion proposant un large éventail de matériels d’information destinés aux personnes employant des petites bonnes ont été organisés dans les quatre régions couvertes par le projet (Casablanca, Rabat, Fez et Marrakech). Une caravane publicitaire a parcoure ces villes, distribuant des matériels de sensibilisation aux familles qui emploient des petites bonnes et à celles considérées comme susceptibles de placer leurs jeunes filles sur le marché des emplois domestiques.

La prévention est aussi l’un des axes principaux du programme Inqad, qui vise à lutter contre les facteurs favorisant le phénomène. Il s’attaque ainsi au réseau des intermédiaires et encourage les familles en milieu rural à envoyer leurs filles à l’école. En parallèle, des packs avec une lettre signée par la ministre et son homologue Habib el Malki ont été distribués aux enseignants et dans les écoles. Cette catégorie de la population a un rôle central dans la vulgarisation et la sensibilisation aux méfaits du travail des petites filles.

«Le système éducatif a un rôle très important à jouer. Il doit prévenir l’abandon des petites filles du système scolaire. Or, celui-ci ne joue pas son rôle, à cause des violences scolaires, du manque d’encadrement, de l’absentéisme des professeurs», poursuit Lahcen Haddad. La ministre Yasmina Baddou appelait à édifier un «Maroc digne de ses enfants».

Pour en savoir plus sur ce projet « Zéro petites bonnes en 2010? », cliquez ici.

L’autre composante du programme, les actions de proximité. Tout le monde est conscient d’une donne: la pauvreté alimente le travail des petites filles. Pour agir à la source, le département de Baddou compte travailler avec le réseau associatif dans des zones ciblées pour monter des projets générateurs de revenus. Pour cela, des fonds seront mobilisés par des partenaires comme l’agence de développement social, les associations de micro-crédit ou encore l’INDH [Indicateur National du Développement Humain, NDLR].

HRW demande au gouvernement marocain de « faire appliquer de façon stricte l’interdiction de travailler pour les enfants de moins de quinze ans, y compris pour le travail domestique », et de « prévoir des sanctions » contre ceux qui violent la loi. Elle recommande également la promulgation d’une loi permettant de contrôler l’embauche des domestiques.

Cette attitude est partagée par l’UNICEF dont une représentante au Maroc, Rajae Msefer Berrada souligne « la nécessité d’une loi qui interdise le travail domestique des enfants ». « Nous travaillons en collaboration avec le gouvernement marocain pour arriver à ce but », a indiqué à l’AFP Mme Berrada. « Il faut mettre un terme à ce type de travail dangereux », a ajouté la représentante de l’Unicef.

D’autres initiatives…

Pour lutter contre ce phénomène, la princesse Lalla Meriem, la sœur aînée du roi Mohamed VI et présidente de l’Observatoire national des enfants, a associé, depuis 2005, ses efforts à ceux des associations en vue de mener une action contre la maltraitance des enfants, y compris les petites bonnes. Le Maroc a ainsi mis au point une stratégie pour promouvoir les droits des enfants, et la création d’un parlement des enfants s’inscrit aussi dans ce contexte.

Par exemple, dans une déclaration au 3ème Congrès régional de lutte contre la violence à l’encontre des enfants, tenu au Caire, fin-juin, la princesse a annoncé la création d’un centre de référence pour l’écoute et la prise en charge des enfants victimes de violences en vue de leur assurer une défense juridique et une assistance psychologique nécessaires.

Femmes libérées et petites bonnes

Au Maroc où il y a un embryon de classe moyenne qui se dit porteuse de projet de société moderne et égalitaire, un phénomène d’extrême exploitation infantile existe toujours, celui des petites bonnes. Le plus honteux c’est qu’il s’agit souvent de fillettes n’ayant même pas atteint l’âge de la puberté.

Si ce phénomène d’exploitation existait uniquement chez quelques familles de la bourgeoisie traditionnelle habituées à la ségrégation des campagnards, on pourrait digérer la chose. Le pire c’est que la classe moyenne (ou plutôt les ménages à revenu moyen) composée de femmes libérales enseignantes ou fonctionnaires qui se définissent comme «modernes» pratique cela. Souvent les sévices infligés aux petites bonnes sont le fait de la femme qui l’emploie, qui n’a d’autre sujet de discussion dans les salons et même au bureau que «ma bonne a fait».

La racine du mal vient d’un archétype social car dans l’inconscient collectif de la femme au Maroc, avoir une bonne est signe de réussite sociale, de libération de l’aliénation au travail domestique qui colle à la gente féminine depuis l’aube des temps. Surtout dans une société patriarcale comme le Maroc. Par ailleurs, le spectre de la femme rivale guette toujours notre maîtresse de maison qui voit dans la bonne, surtout si elle est gâtée par la nature, une tentation possible pour son mâle. Ce qui peut arriver réellement, la seule réaction possible c’est de rendre cette petite bonne la plus laide possible pour la distinguer de ses propres enfants et la rendre indésirable.

La situation de Casablanca

Le Haut commissariat au plan vient de publier une enquête sur les filles domestiques à Casablanca, région qui connaît une forte concentration de ces jeunes employées de maison. Les chiffres portent essentiellement sur leurs conditions d’accueil et de travail. Réalisée par sondage sur un échantillon de 529 filles domestiques, cette enquête a révélé que ces filles travaillent chez des ménages, et résident, à proportions quasi-égales, dans tous les types d’habitat. Par ailleurs, la grande majorité des employeurs ignorent les préoccupations et les problèmes concernant les filles qu’ils emploient.

L’enquête a avancé le nombre de petites bonnes âgées de moins de 18 ans qui travaillent dans la région du Grand Casablanca. Elles sont 22’940 domestiques, dont 59% âgées de moins de 15 ans. La grande majorité de ces filles est issue du milieu rural. Elles appartiennent à des familles nombreuses, et plusieurs sont orphelines de père. Cependant 20% de filles trouvent un emploi à travers des intermédiaires, généralement à travers des agences informelles.

Ce recours à un travail intervient à un âge très précoce dans la mesure où l’âge moyen de la fille domestique se situe à 10 ans. Certaines de ces domestiques ont même déclaré être âgées de 5 à 7 ans. Certaines familles emploient ces petites avec la meilleure bonne conscience qui soit. «On a tiré cette fille du village. De toute manière, dans ce village, il n’y a pas d’école. Par conséquent, elle n’aurait jamais été à l’école. Au moins, là, elle mange et on lui apprend un peu quelque chose», déclare une employeuse. Cependant, l’écrasante majorité de ces domestiques sont analphabètes, leur non-scolarisation est due essentiellement au manque de moyens, au refus du tuteur, ou à l’éloignement de l’école.

Le second volet de l’enquête a porté sur les conditions de travail de ces fillettes. Ces dernières continuent d’entretenir des contacts avec leurs familles en recevant les visites de leurs parents, ou en rendant elles-mêmes visite à ces derniers. Les parents se rendent au ménage employeur essentiellement pour percevoir le salaire de leur fille, mais se déplacent rarement pour s’enquérir de ses conditions de vie. En plus des travaux ménagers, la majorité de ces filles se chargent également des courses. «J’accomplis simultanément trois tâches: la garde des bébés, les courses et l’accompagnement des enfants de l’employeur à l’école», se plaint Sanaâ, une petite bonne âgée de 13 ans. Les filles domestiques sont les premières à se lever et les dernières à se coucher. Une partie d’entre elles ne bénéficie ni de congé annuel, ni de jours de repos, ni jours de fêtes. Le montant de leur rémunération mensuelle reste malgré cela, globalement trop faible.

Le témoignage d’Aïcha, 13 ans, domestique perdue dans Casablanca

Un père décédé, 7 frères et sœurs: Aïcha est l’aînée d’une famille pauvre de la région de Ouezzane au Maroc. Quand une voisine a proposé pour elle à sa mère un emploi de domestique en ville, la petite fille n’a pas été consultée. La mère avait confiance et le ménage manquait d’argent: Aïcha s’est retrouvée auprès d’une famille à Casablanca.

Aïcha était payée une misère. Au village, la voisine, spécialiste de ce genre de placement et récupérant une commission au passage a trouvé une seconde famille pour un salaire un peu meilleur. Mais les choses se sont aggravées. Aïcha a été frappée, maltraitée. Elle a préféré fuir.

Seule dans Casablanca, sans repère, elle a finalement été arrêtée par la police pour vagabondage. Incapable de donner le nom de son village d’origine, elle a été envoyée auprès d’un procureur qui l’a placée dans un centre de détention pour jeunes mineurs. Endroit fort peu épanouissant où se côtoient sans distinction fillettes privées de famille et jeunes délinquantes. C’est là qu’une ONG a entrepris d’aider Aïcha à retrouver sa mère. C’est aujourd’hui chose faite grâce au patient travail accompli à partir des quelques indications qu’Aïcha a réussi à donner. La jeune fille vit aujourd’hui auprès de sa famille.

Pour elle, le cauchemar est terminé. Mais d’autres cas existent au Maroc.

Les témoignages d’Habiba et d’Hafida, deux anciennes « petites bonnes »

De petites mains toutes rouges et abîmées à force de travailler de longues heures, le crâne rasé, des fillettes mal nourries et mal logées, battues, ligotées et même brûlées sont autant de traces de violences exercées sur les enfants domestiques au Maroc, et dénoncées à IPS [Inter Press Service, NDLR] par Habiba Hamrouch, une ancienne domestique.

« J’en ai vu de toutes les couleurs depuis que j’étais placée en 1990 dans une famille comme bonne (domestique) », se rappelle Habiba. « C’est un très mauvais souvenir et j’ai détesté mon père pour ce qu’il a fait de moi, une pauvre petite bonne qui n’a droit à rien; j’avais juste huit ans quand j’ai commencé à travailler ».

Selon Habiba, le sort de ses deux sœurs n’était pas meilleur car elles étaient également placées comme domestiques. « Ma mère, une femme soumise (à son mari), ne pouvait rien faire, sauf pleurer en silence car on était vraiment dans le besoin… », ajoute-t-elle, aujourd’hui âgée de 22 ans et mariée.

« C’est scandaleux de voir de petites filles en âge de scolarisation placées comme domestiques; leur place est sur les bancs de l’école avec un livre entre les mains et pas une serpillière ou un balai beaucoup plus grand que leur taille », déclare Fouzia Tawil, une activiste de l’Association de défense des droits de la femme et de l’enfant, basée à Casablanca. « Des petites filles malades et chétives sont toutes à la merci de leurs bourreaux, entre la vaisselle, le ménage et la garde d’enfants; leur enfance est volée », dit-elle, indignée, à IPS.

La contre-partie du soi-disant travail de ces fillettes, est une misère payée à leurs parents. « Je n’ai jamais vu le petit rond tout le temps que j’ai travaillé jusqu’à l’âge de 17 ans », affirme Habiba qui a quitté ses employeurs pour se marier et vivre enfin une vie comme elle en rêvait.

Aujourd’hui, Habiba a deux enfants, une fille de dix ans qui va à l’école et un garçonnet de deux ans. « Ma petite Sanaa est ma revanche, je ferai tout pour qu’elle fasse des études; moi-même, je suis des cours d’alphabétisation pour pouvoir assurer un suivi à mes enfants », confie Habiba à IPS, heureuse des résultats scolaires de sa fille qui passe en classe supérieure avec une bonne moyenne.

Généralement et par pudeur, les fillettes n’osent pas aborder le harcèlement sexuel dont elles sont souvent victimes, un problème qui reste tabou, mais, Hafida Hosman a bien voulu en parler. Agée aujourd’hui de 18 ans, elle raconte à IPS, avec une haine affichée, son expérience chez ses ex-employeurs. « J’avais 14 ans quand ma mère m’a donnée à une famille riche de Rabat; leur fils, un adolescent de 16 ou 17 ans, usait de tous ses moyens pour abuser de moi en l’absence de ses parents sans que je puisse me plaindre ».

Hafida ajoute comme pour se libérer d’un lourd fardeau. « Même son cousin, un sale morveux, ose me pincer les fesses à chaque fois qu’il débarque à la maison. Ils étaient tellement gâtés que personne ne me croira; et puis, ils sont les seigneurs et se permettent tout ». Elle dit à IPS qu’elle a pu se sauver avec l’aide d’une voisine.

Le témoignage d’une samsarate

Fatima Zénoul, une « samsarate » (femme intermédiaire qui recrute les petites filles et les place dans des familles) bien connue au quartier Takaddoum, une banlieue de Rabat, défend son travail comme elle le qualifie. « Ma tâche se termine au moment où je place la bonne chez ses employeurs; ce qui se passe après ne me regarde pas, mais elle est libre de les quitter si cela ne répond pas à ses attentes, et je pourrais alors lui chercher une autre famille et ça me fera une paie de plus » (30 dollars par enfant placé), déclare-t-elle avec arrogance.

Sur les malheurs et violences que ces filles subissent, Fatima répond sans aucun remords : « Si leurs parents ne se soucient pas de leur sort, pourquoi je le ferai? Je ne suis pas responsable de ce qui leur arrive, c’est un service rémunéré que je rends et c’est mon gagne-pain ».

« Miseria », un livre-témoin

Une vingtaine d’histoires de victimes (petites bonnes maltraitées ou enfants abandonnés) qui ont fortement marqué l’opinion marocaine.

Ce livre a été motivé, notamment, par le sort des femmes qui accouchent sans être mariées: si elles se risquent d’aller à l’hôpital, elles sont arrêtées, jugées et condamnés à 3 à 6 mois de prisons «pour prostitution». L’enfant est soit emprisonné avec la mère, soit confié à l’orphelinat. L’autre solution pour les mères célibataires (presque toujours rejetées par leur famille) est d’accoucher seule…

L’auteur «choquée par la façon dont la société marocaine rejette les mères célibataires », a créé l’association Solidarité féminine pour s’occuper de ces jeunes femmes que la loi considère comme des prostituées et qui sont, pour la plupart, de « petites bonnes » abandonnées après avoir été, souvent, abusées par l’un des hommes de la famille qui les emploie. Au Maroc, le sujet est tabou ».

L’avocate: « 80 % des femmes expulsées de chez elles n’ont pas de revenus. Que voulez-vous qu’elles fassent ? Qu’elles se prostituent ? On les y pousse. La répudiation est une catastrophe, une épée de Damoclès sur la tête des femmes. Si l’on veut légiférer utilement, il faut commencer par instaurer une vraie loi sur le divorce, une loi qui protège la femme ».

10, rue Mignard, quartier Palmier, Casablanca. Une grande maison, siège de l’Association Solidarité féminine. Ici règne Aïcha Ech Channa, grande et forte femme que rien ne décourage. Elle accueille les femmes abandonnées; les petites bonnes violées puis jetées à la rue; celles auxquelles un homme a promis le mariage avant de s’enfuir, laissant la fiancée enceinte, les filles violées par un père ou un oncle; les femmes qui avaient été répudiées sans le savoir et se retrouvent enceintes d’un enfant illégal… »

En 1997 le livre a été traduit en arabe. En juin 1998, Miseria reçoit le prix Grand Atlas 1998 pour le livre de témoignage, remis par Edmonde Charles-Roux à l’ambassade de France à Rabat.

« Petites bonnes », un documentaire

Pendant plusieurs années, à Marseille, Hajiba et Soumia ont été séquestrées et exploitées par des familles marocaines. Bruno Ulmer a suivi ces deux jeunes filles, qui tentent aujourd’hui de reconstruire leur vie.

Hajiba avait 16 ans quand elle est entrée illégalement en France en 1999. Soumia, elle, avait 13 ans lorsqu’elle est arrivée pour travailler chez sa tante. Pour ces deux jeunes Marocaines, ce voyage était l’occasion d’aider financièrement leurs familles restées au pays et de poursuivre leurs études. Un espoir qui a très vite tourné au cauchemar: pendant trois ans, Hajiba a été séquestrée et exploitée par la famille marocaine pour laquelle elle travaillait. Pour Soumia, le calvaire a duré sept années durant lesquelles elle a enduré, en plus d’un travail harassant, les coups de sa tante…

Grâce à l’association Esclavage Tolérance Zéro, Hajiba et Soumia ont réussi à quitter les familles qui les exploitaient. C’est dans cette association que Bruno Ulmer a rencontré les deux jeunes filles. Pendant un an, il a regardé comment elles réapprenaient à vivre, à reconstruire minutieusement leur identité.

Pour essayer de mieux comprendre ce qui se cachait derrière leurs visages fermés, le réalisateur a pris le parti de les filmer en gros plan. Leurs regards sont vides et tristes, leur peau marquée de nombreuses cicatrices et traces des coups. Ces visages silencieux en disent bien plus long sur ce qui s’est passé que la parole de ces jeunes femmes, incapables de mettre des mots sur les souffrances qu’elles ont endurées.

Malgré tout, leur vitalité étonne. Hajiba parle d’avenir avec un grand sourire rêveur, tandis que Soumia évoque avec enthousiasme son futur appartement. Mais le combat est loin d’être gagné. Car la plupart des « petites bonnes » sont malheureusement aussi les esclaves sexuelles de leurs patrons. Hajiba et Soumia craignent que, parce qu’elles ont perdu leur virginité, leurs familles ne les rejettent si elles rentrent au Maroc. Victimes une première fois de leurs bourreaux, elles le sont une seconde fois parce qu’elles sont obligées de rester en France, un pays qui leur est étranger.

Les causes du phénomène des petites bonnes

Transformer une fille de 7 ans en source de rente familiale au lieu de lui donner sa chance à l’école, voilà la première violence (sociale) que subit la population étudiée. HRW ne s’attarde pas trop sur ce qui se passe en amont, dans le rural. D’autres enquêtes préalables, comme celle menée par Fafo et Save the Children en 2001, avaient noté que « les filles et leurs parents considéraient le travail domestique chez un employeur comme une alternative à l’école, non comme une activité complémentaire ». Dans un atelier organisé par des associations de Droits de l’enfant, « les petites bonnes citent souvent l’absentéisme des enseignants, la violence en classe, comme les premières raisons qui les poussent à quitter l’école et à se réfugier dans le travail », rapporte Lahcen Haddad. HRW en prend note et ajoute que dans les douars, « la scolarisation des mères, tout comme l’accès à l’eau potable et à l’électricité, réduisent de 15 % les chances des petites filles à devenir des bonnes en ville ». Et que fait l’état ? Il prodigue à une infime minorité deux heures par semaine de cours dans le cadre de l’enseignement informel. Un cache-misère. D’autant que la Convention des droits de l’enfant adoptée par le Maroc stipule que « le travail des enfants de moins de 14 ans n’est autorisé que par intermittence, après l’école ». Certes, l’employeur refuse souvent de jouer le jeu. Mais il revient aux autorités de l’y astreindre.

Le sociologue Mohamed Bouchtaoui explique que les facteurs socio-économiques de ce phénomène sont nombreux. « Il y a d’abord la pauvreté et l’abandon scolaire en milieu rural qui alimentent le marché du travail domestique. Il y a aussi un facteur culturel, beaucoup de familles favorisant les pratiques discriminatoires basées sur le sexe. Les filles se voient confier traditionnellement les tâches domestiques. Le troisième facteur est lié au vide juridique. Il n’existe toujours pas une loi qui réglemente le travail domestique. »

Sachant que ces filles ont souvent du mal à sortir du cycle infernal de la dépendance matérielle, HRW estime qu’elles sont prises au piège d’un système sans merci. Lequel ? “Celui de la mondialisation, explique l’économiste Mehdi Lahlou. Puisque nous faisons partie des pays non compétitifs qui emploient les enfants, à bas salaires, pour rester dans la course”. L’explication est d’autant plus valide que les petites bonnes représentent 72% des enfants qui travaillent dans les villes, selon une étude gouvernementale.

Ces petites filles sont également prisonnières d’un système d’intermédiaires. Les samsara sont les seuls contacts directs de ces bonnes, mais puisqu’intéressés, ils ne peuvent les protéger des abus de leurs employeurs. Même lorsqu’elles veulent fuir leur destin, les intermédiaires leur brouillent les pistes et les empêchent de retourner chez leurs parents.

Elles sont par ailleurs victimes d’un système judiciaire défaillant et injuste. « Même lorsque des parents récupèrent une fille battue, brûlée et mal en point psychologiquement, ils ne vont pas porter plainte parce qu’ils considèrent cela comme une perte de temps », note Bencomo. Enfin, ces filles sont otages d’un système qui ne donne pas de primauté à la législation et aux conventions internationales.

Ancien patron de la DGSE, Bernard Bajolet soutient le Maroc sur le S.O

L’ancien patron de la DGSE ne cache pas le soutien de la France et le sien personnel au Maroc, et ce depuis le début du conflit ouvert du Sahara occidental. Cette position est-elle un geste d’amitié à l’égard de l’Algérie ? Bien qu’il le juge ambigu, Bernard Bajolet se fonde sur l’avis de la Cour […]

via Ancien patron de la DGSE, Bernard Bajolet soutient le Maroc sur le S.O — Le blog de Brahim Younessi

Les ramassis fake-news d’éric zemmour et les croisades : fact-checking

Eric Zemmour et les croisades : fact-checking

Dans Destin français. Quand l’histoire se venge, son dernier ouvrage, sorti cet automne, Eric Zemmour parle abondamment de l’histoire de France. Si l’auteur prend soin de ne jamais se poser en historien, on ne l’entend pas moins affirmer dans un entretien au Point qu’il fait une « synthèse historique » et que « l’histoire n’appartient pas aux historiens ». Nous ne chercherons pas ici à disséquer la vision politique qui sous-tend son travail : d’autres le feront, et mieux que nous.

Nous nous contenterons de faire notre travail de médiévistes, donc de parler du chapitre qu’il consacre à la première croisade ; et notre travail d’historien.ne.s, qui est de nous concentrer sur les faits, la seule chose qui distingue un travail sérieux d’une compilation de fake news.

En parlant d’Urbain II, Éric Zemmour note  que « on n’apprend plus aux écoliers qu’il fut le premier à appeler à la croisade » (p. 64)

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Éric Zemmour reprend ici une idée reçue souvent avancée dans le débat public et dont l’un des plus illustres défenseurs est Dimitri Casali.

On ne parle pas de la première croisade à l’école primaire, en effet : mais on parle de Louis IX (saint Louis) en CM1, et le programme officiel précise qu’il faut l’aborder comme « un représentant de la chrétienté de son temps », notamment pour ce qui est de ses deux croisades. On imagine donc que les enseignant.e.s définissent, au moins rapidement, ce qu’est la croisade.

En 5ème, le programme d’histoire s’ouvre par un thème consacré à « Chrétientés et islam, VIe-XIIIesiècle : des mondes en contact ». Les croisades occupent une place fondamentale dans cette partie du programme.

Et enfin, en 2nde, le premier chapitre du programme d’histoire porte sur la vie religieuse dans l’Occident médiéval. La quasi-totalité des manuels (notamment le Nathan collection Le Quintrec et le Belin collection Colon, qui représentent à eux deux plus de 40 % du marché) consacrent une double-page à la première croisade, dans laquelle Urbain II est largement cité.

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La première croisade dans les manuels scolaires de 2nde (respectivement Nathan Le Quintrec, Nathan Cote et Hachette)

Bref, au cours de leur parcours scolaire, les « écoliers » ont eu au moins trois occasions d’apprendre qui était Urbain II : on est très loin d’une damnatio memoriae.

 

« Selon le mot du grand historien René Grousset, spécialiste reconnu des croisades… » (p. 68)

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René Grousset est, sans aucun doute, un spécialiste reconnu des croisades, et plus encore un grand historien. Éric Zemmour « omet » simplement de rappeler qu’il écrivait… dans les années 1930. Or, depuis, on dispose de très nombreuses nouvelles sources que Grousset n’avait pas : de nouvelles chroniques, notamment arabes, des recherches archéologiques, etc. Surtout, depuis, il y a eu de nombreux autres historiens qui se sont penchés sur les croisades : Joshua Prawer, Jean Flori, Jonathan Riley-Smith, Claude Cahen, pour ne mentionner que quelques défunts… Leurs travaux ont considérablement amendé et corrigé les vues de René Grousset.

En effet, celui-ci était très influencé par l’utopie coloniale de son époque. Son Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem sort en 1934, quelques années seulement après la grande Exposition Coloniale de 1931. Il cherche en réalité à faire des croisades le reflet idéalisé de la colonisation française du Liban et du Maghreb. Il insistait donc avant tout sur la bonne administration des Latins, sur les exemples de contacts apaisés entre Latins et musulmans, quitte à laisser de côté certaines sources. Bref, il s’agit d’une vision historique extrêmement orientée politiquement.

En outre René Grousset développe, au fil de son œuvre, une vision extrêmement pessimiste de l’histoire : il parle déjà d’invasion venue de l’Asie, menaçant la civilisation européenne – sauf qu’à l’époque il pense davantage au Japon et à la Chine, pas réellement au monde musulman…

 

« La vague islamique déferle… Les Turcs seldjoukides […] se sont jetés aussitôt sur l’empire byzantin […] Urbain II sait la suite, car il connaît le passé des invasions musulmanes » (p. 67)

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Carte - Le Proche-Orient en 1095

C’est le leitmotiv du chapitre : les Seljoukides menacent l’Europe, qui n’est sauvée que par la première croisade. Là encore, il s’agit d’une affirmation au minimum réductrice. Certes, les Seljoukides, une dynastie turque, relancent dans les années 1055-1075 une vague de conquêtes territoriales dont la manifestation la plus spectaculaire est la victoire de Manzikert, en 1071. Mais, en 1095, au moment où Urbain II appelle à la croisade, la dynastie seljoukide, à la mort du grand sultan Malik Shah, s’est déjà elle-même morcelée en plusieurs branches rivales, ce qui met un terme à ces entreprises conquérantes.

À l’échelle de l’ensemble du monde musulman, il faut rappeler que l’islam est alors extrêmement divisé, en plusieurs califats rivaux qui s’opposent souvent plus violemment les uns aux autres qu’ils ne s’opposent aux pouvoirs chrétiens. Ajoutons en outre que le jihad n’est pas du tout à l’ordre du jour à l’époque : au contraire, ce sont les croisades qui réactiveront, en Orient, un discours du jihad. Il est donc extrêmement fallacieux de parler de vague islamique, comme si l’islam formait un océan uni prêt à déferler sur l’Europe. Au moment où la première croisade atteint son objectif, les musulmans sont au contraire politiquement divisés et très surpris par l’irruption d’armées venant de l’autre bout du monde.

« La culture grecque, c’est l’Europe » (p. 67)

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ConquestOfConstantinopleByTheCrusadersIn1204
Prise de Constantinople en 1204

Deux contre-vérités dans une simple phrase. D’abord, cette « Europe » autour de laquelle Éric Zemmour construit tout son propos n’existe pas à l’époque : en particulier, le monde byzantin, de culture grecque, et le monde latin sont déjà largement distincts, voire opposés. À cet égard, il est très significatif de voir qu’Éric Zemmour gomme totalement la quatrième croisade (1204). Au cours de celle-ci, les croisés occidentaux finissent par prendre et par piller la ville de Constantinople elle-même.

À ce moment il existe de vraies tensions au sein de la Chrétienté et les Grecs sont perçus très négativement par les Latins, devenant l’incarnation de la perfidie, de la couardise et de l’avarice. Les Grecs, quant à eux, considèrent les Latins comme des envahisseurs dangereux, voire comme des barbares : la chronique d’Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis Comnène, souligne bien que Grecs et Latins ne partagent pas la même culture.

De fait, l’Europe n’émerge véritablement comme concept que dans la pensée des humanistes au XVesiècle, qui, inquiets de la montée de l’Empire ottoman, vont opposer l’Europe chrétienne à l’Asie musulmane.

Deuxième erreur : l’assimilation entre culture grecque et l’Europe. En effet cette culture grecque – il faudrait d’ailleurs plutôt parler de culture gréco-romaine – a également été reçue par le monde musulman. C’est d’ailleurs, dans la quasi-totalité des cas, via des textes arabes que l’Occident latin va redécouvrir le corpus grec (les textes médicaux, scientifiques ou philosophiques, notamment Aristote).

L’affirmation d’Éric Zemmour ne sort pas de nulle part. Il semble en effet reprendre la vision avancée en 2008 par Sylvain Gouguenheim, qui provoqua à l’époque une très vive réaction du monde universitaire européen. En plus de sa vision politiquement orientée, l’auteur fut accusé d’avoir manipulé, voire inventé des sources pour soutenir ses idées.

 

« Depuis des siècles, l’Église s’est pourtant attachée à contenir les pulsions belliqueuses des seigneurs […] multipliant les « paix de Dieu » […] et autres « trêves de Dieu » » (p. 65)

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Affirmation maladroite pour le moins : la Paix de Dieu n’a été lancée que lors du Concile de Charroux, en 989. Au moment de la première croisade, ça fait donc 106 ans qu’elle existe, et pas « depuis des siècles ». En outre, à la suite notamment de Dominique Barthélemy, la tendance actuelle de la recherche historique est de relativiser l’impact de la paix de Dieu, pour souligner que la violence féodale était déjà extrêmement régulée et normalisée et que, dans une certaine mesure, diverses institutions ecclésiastiques ont pu au contraire exacerber les violences locales.

 

« La croisade est une immense victoire. Une victoire française. Le salut de l’Europe chrétienne est venu de France » (p. 68)

« Godefroy de Bouillon était (pratiquement) français » (p. 71)

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Éric Zemmour confond volontairement le terme de Francs, qui désigne les croisés, et celui de Français. Il suffit d’en revenir aux sources, qui affirment clairement le caractère plurinational des troupes de la première croisade : le chroniqueur Foucher de Chartres, qui a participé à la croisade, parle ainsi d’« une multitude infinie parlant des langues différentes, et venue de pays divers ».

Il mentionne notamment des Français, mais aussi des Italiens, des Anglais, des Bretons, des Lorrains, des Normands, des Teutons, des Gascons, des Espagnols, des Bourguignons, des Provençaux,… Or tous ces peuples ne sont pas français et ne se définissent pas comme français : si certains finiront par le devenir (comme les Provençaux ou les Bretons), ce n’est que bien des siècles plus tard et il est donc extrêmement fallacieux de coller sur le XIesiècle des identités qui n’existent pas à l’époque. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, n’est « français » ni par la langue qu’il parle, ni par ses fidélités politiques (puisqu’il est vassal de l’empereur du Saint-Empire romain germanique).

Ce qui est fascinant, c’est que cette confiscation de la croisade par les Français et pour les Français commence dès l’époque médiévale. Un pèlerin allemand (Jean de Würzburg) note en effet vers 1170 que les Français ont, à Jérusalem, changé l’épitaphe de la tombe d’un croisé de la première heure, un Allemand bien connu, pour en faire un Français : avec colère, il rappelle que cette croisade a été faite par bien des peuples et que Godefroy de Bouillon et Baudouin, les deux premiers souverains de Jérusalem, étaient des « Franconiens » et pas des « Francs ».

Au XIXe siècle, une violente querelle opposa de même érudits français et belges, les deux cherchant à s’approprier la figure prestigieuse de Godefroy de Bouillon, dans un contexte de construction des identités nationales.

Éric Zemmour apparaît donc comme l’héritier de cette longue volonté de confisquer la gloire de la croisade, quitte à réécrire une épitaphe ou à fausser l’histoire.

 

« La croisade aura duré moins de deux siècles » (p. 68)

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Il est faux de parler de « la croisade », comme s’il s’agissait d’un mouvement unique. Durant toute la période médiévale, le pape lance des croisades en direction de la Terre sainte bien sûr, mais aussi de l’Espagne, de l’espace balte (croisades des Chevaliers Teutoniques), contre les Albigeois (les cathares) dans le Languedoc ou encore contre un ennemi politique en Occident… Il n’y a donc pas qu’une seule croisade.

En outre, Éric Zemmour confond (là aussi, volontairement) les États latins d’Orient et les croisades. Les premiers disparaissent en 1291, avec la prise d’Acre par les Mamelouks : notons cependant que le royaume de Chypre dure jusqu’en 1489. Par contre, les croisades, au sens strict de pèlerinage armé sanctionné par la papauté romaine, durent bien plus longtemps : des bulles de croisade sont promulguées en 1478, 1479, 1481, 1482, 1485, 1494, 1503 et 1505, pour soutenir la Reconquista espagnole ; puis très souvent au XVIe siècle contre l’Empire ottoman. L’esprit de croisade est très fort aux XVe-XVIe siècle et il joue un rôle clé dans le processus des « Grandes Découvertes » : c’est en pensant à la reprise de Jérusalem que Christophe Colomb part vers l’ouest. Et ce n’est qu’en 1847 que la papauté reconnaît officiellement que l’argent levé pour la croisade sera désormais utilisé pour l’entretien des églises, et non pour faire la guerre aux infidèles.

 

« Le pape Urbain II avait reçu la visite d’un Picard qu’on nommait Coucou Piètre, ou Pierre l’Hermite » (p. 65)

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Le surnom « Coucou Piètre » sort littéralement de nulle part : on le trouve pour la première fois, à notre connaissance, chez Jules Michelet, que d’ailleurs Éric Zemmour cite juste après. Avec tout le respect dû à ce grand écrivain du XIXe siècle, il faut préciser que ce n’est pas une source de l’époque des événements (ce qu’on appelle une source primaire), mais un romancier qui écrit des siècles plus tard. Les historien.ne.s contemporain.e.s n’ont pas repris ce surnom que l’on ne trouvera jamais dans un bon livre d’histoire sur les croisades.

Pierre l’Ermite, lui, a bien existé et il a joué un rôle fondamental durant toute la première croisade, même si sa visite à Urbain II n’est absolument pas attestée. Dans un bel article sur le sujet, Jean Flori note très clairement que la grande majorité des sources dont on dispose ne font de Pierre l’Ermite que le chef d’un des premiers contingents de la croisade. Il a probablement été un prédicateur très populaire, prétendant avoir reçu une vision divine ; mais il apparaît historiquement très peu probable qu’il soit à l’origine de la première croisade.

 

« On ne peut juger du bien-fondé des croisades qu’à la lueur de la chute de Constantinople devant les troupes turques en 1453 » (p. 69)

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Un.e historien.ne n’a pas à « juger du bien-fondé » de quoi que ce soit : son rôle n’est pas de distribuer bons et mauvais points ni de siéger dans une sorte de tribunal de l’histoire…

Plus grave encore, la méthode que propose Éric Zemmour s’appelle une approche téléologique : cela consiste à voir un événement en fonction de ce qui s’est passé après lui. C’est l’un des gros biais qui guettent toujours l’historien.ne, puisqu’évidemment, quand on raconte l’histoire, on en connaît la fin : on a donc toujours tendance, parfois inconsciemment, à considérer que les événements devaient forcément déboucher sur cette fin-là. Or un événement a des causes, puis des conséquences, dans cet ordre, et on ne peut pas lire un événement à partir de ses conséquences (ou, en tout cas, pas seulement).

Écrire que la première croisade ne se comprend que par rapport à la chute de Constantinople en 1453 peut sembler fondé : en réalité, c’est tout aussi absurde que si on écrivait « la politique fiscale du cardinal de Richelieu est entièrement justifiée par le krach boursier de 2008 ».

 

« L’affaiblissement de l’esprit de croisade ne fut pas une marque de progrès moral mais une preuve de décadence » (p. 70)

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Aux dernières nouvelles, la « décadence » n’est pas un outil d’analyse historique, mais un pur fantasme pseudo-historique, qui cache en réalité un jugement d’ordre moral. Il est donc faux de présenter cette affirmation comme une vérité générale : il faudrait écrire : « à mes yeux, l’affaiblissement de l’esprit de croisade est une décadence… ».

 

« Pour fonder et justifier leurs attaques meurtrières sur le sol français en 2015, les propagandistes du Califat islamique sonnèrent l’heure de la revanche contre les « croisés ». Cette appellation fit sourire nos esprits laïcisés et incrédules. Nous avions tort. Cette histoire longue est encore très vivante en terre d’Islam, alors que notre présentisme consumériste et culpabilisateur a tout effacé de nos mémoires » (p. 71)

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Contrairement à ce qu’écrit Éric Zemmour, on trouve bel et bien un discours de la croisade appliqué au monde contemporain en Occident : le 16 septembre 2001, George W. Bush parlait ainsi de la « croisade » contre le terrorisme. Le mot provoqua alors un tollé de protestations, notamment venu du monde musulman, et le président américain tenta de s’en excuser et de rattraper sa bourde. On aurait également pu citer le « bon mot » du général Gouraud, devant la tombe de Saladin à Damas en 1920 : « nous voilà de retour, monsieur le sultan ! » (probablement apocryphe, mais révélateur). En plus proche de nous encore, comment oublier qu’Anders Breivik, juste avant de tuer 77 personnes se présentait comme un Templier et un croisé… ?

Bref, il n’y a donc pas d’oubli occidental : le vocabulaire de la croisade n’a jamais véritablement déserté les imaginaires contemporains, en Orient comme en Occident. Depuis la période médiévale, il a sans cesse été reconvoqué, réutilisé, remobilisé, et gageons qu’il le sera encore pendant très longtemps.

 

Ce fact-checking a été conçu et écrit par Florian Besson et Simon Hasdenteufel, spécialistes des États latins en Orient.
L’ensemble d’Actuel Moyen Âge est solidaire de cet article.

Archivophobie : pourquoi les Algériens ont-ils peur de leurs archives ? Par Amine Zaoui

Ma Revue De Presse DZ

Archivophobie est une maladie purement algérienne ! Quand ils entendent le mot “archives”, ils ont la peur au ventre !

Cela est le sentiment des Algériens qui ont vécu la guerre de libération, ceux qui ont regardé, en spectateurs, passer la révolution algérienne, ceux qui ont pris le train dans sa dernière station, ceux qui ont pris le maquis après la déclaration du cessez-le-feu, ceux qui ont profité de la révolution, ceux… Le passé est une ombre gardienne !

L’Histoire est un paradis pour les uns et elle est une géhenne pour d’autres, bien qu’ils soient, les uns et les autres, dans l’Algérie aujourd’hui, peut-être, ensemble, dans le même sac politique, dans le même train de vie, usant du même discours !

Il n’y a pas d’écriture propre de l’Histoire, une écriture transparente, équitable, dans l’absence des archives. Les archives sont un caillou dans la chaussure  pour les pseudo-architectes de…

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L’intestin et le cerveau communiquent directement grâce à un réseau neuronal (Vidéo)

Aphadolie

Corps humain

L’intestin humain comprend plus de 100 millions de cellules nerveuses, formant ainsi quasiment à lui seul un « second cerveau ». L’intestin communique avec le cerveau en diffusant des hormones dans le flux sanguin afin de réguler des états physiologiques comme l’appétit ou l’apparition de nausées. Toutefois, une nouvelle étude révèle que l’intestin dispose d’un moyen bien plus direct et rapide de communiquer avec le cerveau grâce à un réseau neural spécifique jusqu’alors inconnu.

 

Au cours de ces dernières années, l’intestin a été un objet d’étude central pour les scientifiques. Siège d’un important carrefour hormonalrégulant de nombreux phénomènes physiologiques, il contient en outre un système nerveux loin d’avoir livré toutes ses propriétés.

Jusqu’à récemment, les biologistes pensaient que la voie de signalisation intestin-cerveau passait uniquement par l’interface hormonale ; un mécanisme d’action pouvant prendre jusqu’à 10 minutes.

Toutefois, une nouvelle étude publiée dans la revue Science par une…

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