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Il était une fois Stif, une insouciance et des souvenirs….

 Une insouciance et des souvenirs

 

la neige a toujours été là. Elle a fait  le bonheur de nous  enfants, qui, malgré des chaussettes trouées et doublées ou des pantalons usés et rapiécés, trouvaient innocemment un immense plaisir à essayer de faire (« leur papa Noël » en dehors de tout esprit rituel. « Noël » n’était qu’un bonhomme de neige), et la neige qu’un jouet divin, devant l’indisponibilité d’autres jouets. En ces temps, la vie n’était que belle pour nos pauvres petites têtes…..Cette génération se souvient qu’en termes de jouets, le génie enfantin en faisait des miracles. Des bidons d’Esso ou de Shell, l’on usinait des voitures et des camions où les boîtes à chiquer servaient de roues. Les boîtes à sardines de remorques. Des épées, fabriquées de cerceaux de fils barbelés, se créaient sous nos doigts efflanqués et que l’on aiguisait sur les rails de la voie ferrée au passage des trains dont on ignorait la provenance, la destination et ce qu’ils transportaient. Nous jouions à la carotte, aux billes et aux noyaux d’abricots.
Nous préférions, indigènes et indigents que nous étions, avoir les crayons de couleurs neufs, à chaque rentrée scolaire. L’on n’usait le vert et le rouge sur des pages quadrillées que pour exceller à dessiner en rouge une étoile que partageaient le vert et le blanc. Le drapeau.
La rue Mansouri-Khier ex-rue du 3e Tirailleur-Algérien, lieu natal de votre serviteur, perpendiculaire à la rue de Constantine, naissait du siège de la garde mobile (groupement de gendarmerie). Elle permettait l’accès, en passant par les pâtes Audureau (makkarouna), à l’école Péguin (chkoulat lehdjar) actuelle école Khabbaba-Abdelwahab. Elle connut aussi le fruitier Saïd Dellali, le gargotier Lahcene Bâa, le confiseur Salah Guerbouza etc. Ce fut le faubourg de la gare dont le phare n’était autre que sa mosquée (Djamâ langar). Cheikh Belmeddour, sain et mystique, y officiait tel un grand maître spirituel.
Feu Larbi Guechi était pour nous, enfants de quartier, le leader de la révolution, tant que les tanks et les jeeps de la garde mobile ne désemplissaient guère les parages de sa demeure. Feu Si Lemtaï était ce « rebelle » insaisissable. Celui que toute la France recherchait vainement. Il fut un mythe et une légende. Ce que nous entendions alors se dire sur des gens au maquis, engagés contre la faim et le froid pour nous délivrer de ces roumis, convenait à ces dignes batailles de Saladin. Dans ma mémoire se bouscule encore vaguement le souvenir d’avoir rencontré un homme qui sera peu après chahid. Mohamed Hachichi, un cousin maternel. Il était venu dire adieu à sa tante, ma mère. Comme les cheikhs Laïfa, Laid Dhahoui, Aggoun, Belkhired, Ghedjati, Guessab, Kérouani, et tant d’autres héros que mon crâne d’enfant, inculte alors, n’a pu retenir et qui allèrent se coller éternellement à l’identité révolutionnaire de la ville, des personnes vivantes font encore l’épopée de Sétif l’histoire. La ville demeure reconnaissante et fière de ses enfants. Et Ils sont nombreux.
La révolution était vive dans nos jeux comme dans les anachids que l’on fredonnait tout mômes. Sétif entier entonnait le même refrain. Il fut un lieu qui donna un sens au sentiment patriotique. Comme Guernica, Ville martyre, Sétif cherche toujours son Picasso. Le 8 mai est à Sétif ce qu’est la prise de la Bastille à l’élan de la révolution française. De ce mai naissait le fœtus rédempteur de Novembre.
Dans quel registre va-t-on retrouver ce Sétif des années d’art et de culture ? Les voûtes du théâtre municipal, d’où s’échappait de la flûte deAbbés Rézig, l’air sétifien mélodieux et enchanteur, assemblaient une pléiade de gens qui savait écouter et percevoir. La dépravation ne trouvait pas des sons dans ses chansons. L’accordéon de Rahmouni hissait les fibres de l’âme, avant que ne les hissent le rap et le raï. La galanterie se trouvait alors chez des maestros ; elle se personnifiait qualitativement, entre autres, chez Moussa Mario et Mohamed H’sani. Comme l’humour, la joie de vivre se mêlait parfaitement à la témérité et à l’érudition observable chez Paypi et Khièr Télaidj. Il y avait une certaine manière d’être beau, élégant et distingué. Ce théâtre est de nos jours et depuis ce temps-là en éternelle restauration. Il s’est vu accueillir la crème de Sétif dans ces soirées glaciales. Maintenant, après avoir été contenu des années durant dans une clôture de chantier en zinc, il s’ouvre sous la présidence d’un maire connecté à la culture, aux arts et aux activités connexes. Il ne chôme plus. Sous la lyre, symbole de muse, qui chapeaute l’édifice, se gravent encore, au-dessous de « théâtre », les termes génériques de « Musique », « Drame » et « Comédie ». Si la musique continue à se faire autrement et en d’autres endroits, qu’en est-il du drame et de la comédie ? Le drame nous le vivons. Nous ne sommes pas obligés d’être dans nos loges, nos balcons, nos stalles ou strapontins ni d’avoir besoin de scènes ou d’estrades pour le voir. Le drame est en nous, comme l’est la tragédie qui nous pousse à réduire jusqu’à la dérision le théâtre, jusqu’à la mort le goût et jusqu’à l’humour la mort.
La ville n’aurait pas eu besoin d’un musée, autant qu’elle conservait à ciel ouvert des chefs-d’œuvre et des merveilles que les citadins ne cessaient d’admirer et en faisaient des repères innés et parfois localement identitaires. Les portes de Sétif ont disparu. Seule, celle de Bejaia résiste au temps. La muraille byzantine, les vestiges environnants n’étaient-ils pas des lieux de prédilection de nos jeux de gamins ? Combien de fois a-t-on roulé nos galettes au gré du temps printanier dans les prés d’El Maâbouda, de Draâ ben Kherbache ou sur le mont de Rassidour (le ruisseau d’or) ?
Les fontaines publiques, outre Ain Fouara la mythique et Ain Droudj, donnaient ce cachet de ville désaltérante aux voyageurs assoiffés. Ain M’zabi, Ain Moro, Ain Sbeaïss, Ain Bouaroua, Ain Zemit, Ain Mraouana – seules ces deux dernières subsistent – étaient installées comme des caravansérails autour de la vie, qui, par l’eau fraîche, se revigorait. Des fontaines de jouvence et des monuments de souvenance. Une restitution fidèle visant à faire renaître ces sources de vie serait un hommage à tous les enfants de Sétif, si l’autorité locale s’intéressait à cette récupération historique et artistique. Même la politique se faisait, autrefois, autrement. Si Belgacem Mébarkia, Ahmed Goufi dit Ellasso, Bouzid Gharzouli ou Khababa, furent de ces maires affables et très attentifs. Véritables chefs de mairie.
La politique était pour nous une indifférence, tandis que les loisirs se bâtirent en art et savoir. Partir au cinéma, c’était comme partir à une autre école. On y apprenait. Où sont ces cinémas, l’Abc, Les variétés, Le Colisée et le Star ? Leur emplacement, certes est là, mais contient qui, une salle de politique et de réunions de partis, qui un centre commercial vide et inoccupé ou un assemblage de baraques qui, enfin, ne sert à rien. Dans le temps, on se vautrait, en ces salles, dans le velours râpé de couleur pourpre, sous les yeux vigilants de Miloud ou Laid Belekfoul, placeurs invétérés qui nous empêchaient de grignoter les cacahuètes en dehors de l’entracte après le visionnage du Pathé journal ou du « prochainement ». Des portraits de géants de l’écran agrémentaient le hall. Il y avait Marlon Brando, Steve Reeves, John Wayne etc. On y a vu là les Dix commandements, Samsam et Dalila, Mangala fille des indes et autres « blockbusters ». L’évocation cinématographique, diversifiée, présentait alors une panoplie culturelle riche. Des productions hollywoodiennes à celles de Cairo-vision et Kappoor-vision. On y a ainsi « regardé » Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, La faute de l’abbé Mouret d’Emile Zola et Abi faouk echadjara avec Abdelhalim Hafez.
Les terrasses de cafés s’assimilaient parfaitement à du mobilier urbain, au temps où le trottoir avait sa vocation exclusive et se séparait de la chaussée par une bordure en pierre et non en béton précontraint. Les chaises en osier, sous des parasols, rassemblaient en toute quiétude, à la Potinière, au café Hadj el Larbi ou à l’Univers, des gens affectueux qui seront des figures de proue à la cité. Il y avait de la marque. Mokhtar Aribi, docteur Amrane, le pharmacien Smati, l’usmiste Keskes, Seklouli dit Kaddour Maza, Khier Zitouni, Mohamed Tali et tout un panel de personnalités notables de la ville.
Le jardin d’Orléans, avec ses menues ruines romaines au sein desquelles s’élevait une colonne dite du duc d’Orléans, donnait l’envie incessante aux hommes de se promener dans son immense et touffue végétation. Il est situé dans ce que l’on appelait naguère le « faubourg des jardins » que domine toujours le château Giraud. Hélas, au lieu de devenir un lieu de « culte » artistique et pédagogique, ce château sert de recasement socio-administratif en guise de logements améliorés. Il va, a-t-on appris récemment, servir de résidence d’Etat. Tant mieux. L’académie y a séjourné quelque temps. Le jardin Barral, ses bains romains et le jardin des sports connurent les moments de détente de personnes âgées, ainsi que les bêtises que firent leurs rejetons.
D’un musée, la ville en voulait. L’ex-palais de justice est aussi l’ex-musée de Sétif. Comme le théâtre, qui vibra longtemps sous l’air comique de Boualem Errouge, il connaîtra les affres et les balafres du temps. En décrépitude, il n’attira, le pauvre, aucune attention bienveillante à son égard. Après plus de vingt ans de réfection, l’on ne connaîtra le musée que par un écriteau posé sur son fronton. Le côté cour étant pris pour le siège d’une administration publique. Le bon sens aurait voulu qu’il soit dédié dans toute son entièreté à l’activité muséale. Une esquisse virtuelle lui redorerait davantage de relief et de blason s’il était mis en valeur environnementale. Dans le temps, il existait sur son devant tout un lot de baraques dentaires qui lui faussait la vue. Au bonheur des citadins, ces baraques furent remplacées par un beau jardin qui nécessite encore un entretien permanent ; cette esquisse à laquelle tous les enfants de Sétif aspirent se confinerait à prolonger le tracé jusqu’à ce qu’il débouche droitement sur Ain Fouara. La rue sera ainsi devenue piétonnière et regarnie de ses anciens pavés, comme dalles de sol.
Sétif sans sa gare n’aurait pu connaître les pleurs aux moments des adieux ou les joies dans les retrouvailles. Tout se mêle sur ces quais, les départs forcés vers l’exil, vers le contingent ou le retour des lointaines contrées. Son fronton et sa façade gardent à ce jour cette architecture millimétrée, si ce n’est l’effacement des écriteaux de « Service » « Voyageurs » « Consigne » ou « Buffet » arborés sur chaque porte et incrustés dans de la faïence. Je suppose qu’un peu de diluant et beaucoup de volonté les aideraient à réapparaître. La silhouette de Nouari el Manchot, dans nos souvenirs, rode toujours sur les quais, suant derrière son chariot hygiénique de millefeuilles et de gâteaux à la crème.
C’était là où descendaient, entre autres, les résidents de la banlieue et qui étaient internes au lycée Mohamed Kérouani ex-Eugène Albertini. Cet autre monument scientifique qui avait produit outre des leaders politiques, des cadres militaires et des ministres. Des poètes et des écrivains. La cour sud et la salle de dessin entrecroisaient l’art et le sport. A propos de cet établissement, tout le monde se souvient que les pigeons bâtissaient leurs nids dans l’angle du L, au milieu du Y, dans la cavité du C, ou au-dessus des traits des deux E ; toutes ces lettres géantes formaient son intitulé. Le «LYCEE » dominait la bâtisse. Le zèle injustifié de certains avait fait disparaître à jamais ces caractères inoffensifs, nonobstant la hargne de Douadi et Cherad, anciens encadreurs du lycée. Cet établissement après une décision louable des pouvoirs publics pour sa rénovation connaît, en 2011, une impasse budgétaire et les travaux se trouvent carrément à l’arrêt.
Que dire encore de ce hameau ? De sa gloire sportive ? De ce club entente que l’on suivait partout lors des déplacements. L’on « brûlait le train » à destination d’Alger ou de Constantine et l’on dormait dans les bains maures ou à la pleine lune juste pour être dans les gradins avec cette quête parolière de « ammi dakhalni maak (tonton fais-moi entrer). L’on escaladait l’enceinte du stade Guessab. Les Salhi, Koussim, Bourouba nous faisaient rêver. Des pages et des pages n’en pourraient contenir tous ces hauts faits.
Le souvenir est exquis et provoque à son propriétaire des satisfactions à foison, surtout lorsque la réalité est intenable, par-devant l’altération quotidienne de tout repère, de tout indice et de tout symbole. Le souvenir n’est qu’une notion de la perception personnelle des choses, des êtres et des faits. Il sera un concept collectif, quand le repère est commun à tous les témoins d’une même époque. Sétif est donc ce repère personnel et collectif. Il demeure civilisationnellement malséant pour que les élus locaux, censés venir des souches urbaines de la ville, se taisent sur l’épuisement des lueurs évocatrices et se rendent compagnons, quand ils ne sont pas auteurs ; des travaux de tort dans la relation charnelle et envoûtante qui relie la ville à ses citadins. Alors, comment à titre d’illustration, autoriser le tramway à venir blesser par son tracé l’artère principale de la ville ? Il ne devra pas se faufiler dans l’espace situé entre Ain Fouara et le carrefour de la wilaya. Qu’il aille se faire ronronner ailleurs par les contours côtiers de la cité. Nous aurions appris que le wali actuel partage grandement notre vœu. Tant mieux.
Ce ne sont là que quelques évocations furtives, personnelles dont la mélancolie visuelle ne cesse d’agresser les yeux sétifiens d’un enfant qui, loin d’être l’historien de la ville, invite quand même les âmes positivement nostalgiques à venir glaner entre ces lignes des souvenirs… inachevés et des annales en voie de dépérissement.

El Yazid Dib

 

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