Un bon citoyen ne distingue pas ses intérêts de ceux de la patrie.

 


«Un bon citoyen ne distingue pas ses intérêts de ceux de la patrie.»

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas El-Hamel, une petite agglomération du pays profond, voici une sommaire description qui en est faite par une encyclopédie électronique : «El-Hamel est une petite ville du nord de l’Algérie. Elle se situe à quelque 10 km au sud-ouest de Bou Saâda, sur la route nationale 89 reliant celle-ci à Aïn-el-Melh, dans la wilaya de M’sila, à 780 m d’altitude.
Elle abrite une célèbre zaouïa de la confrérie Rahmaniya. El-Hamel fut bâtie au XIe siècle sur deux collines au pied du mont Omrane ; entourée de montagnes de tous les côtés, la cité ressemble à une citadelle moyenâgeuse en bas de laquelle coule le Grand Oued. Le village de type saharien, sur une colline, tandis que la zaouïa dont l’aspect ressemble à une forteresse (ribât) s’élève sur la seconde.
Grâce aux eaux de ce oued nourri de plusieurs sources, et malgré l’étroitesse des surfaces disponibles, des centaines de jardins de grenadiers, de figuiers, d’abricotiers et de mûriers ont été développés, constituant ainsi une source de revenus importante pour une grande partie de la population. Ils descendent des hedjadjs d’El-Hamel (les pèlerins d’El-Hamel) qui, revenant des Lieux Saints de l’Islam après avoir accompli le devoir du pèlerinage imposé à tout musulman, ont choisi cette terre pour y vivre à jamais. Ces premiers habitants d’El-Hamel sont les enfants du noble Sidi Bouzid Ben Ali Ach’Charif Al-Hassani, duquel descendent tous les charifs (descendants de Mohamed) du Maghreb du Centre (Algérie actuelle).
Le vieux village d’El-Hamel, bâti autour de Aïn-Et’Touta (la Fontaine du Mûrier) est un ksar dont les bâtisses rappellent celles de La Casbah d’Alger et des ksour de Ghardaïa et de la vieille Bou-Saâda. Les maisons y sont juxtaposées. Elles communiquent entre elles par le biais de belles sakifates ; sorte de ruelles étroites traversées çà et là par des ghorfates ou vérandas suspendues qui reposent sur de vieux troncs d’arbres, formant ainsi de petits tunnels qui apportent abri, charme et fraîcheur… Tout témoigne l’attachement de l’homme à la terre ; les formes, les couleurs et les senteurs… malheureusement, toute cette harmonie et toute cette splendeur commencent à céder, sous la pression du fer et du ciment sur le lieu.
La zaouïa d’El-Hamel est l’une des plus renommées du pays. Bâtie sur la rive gauche de l’oued Bou-Saâda, sa masse imposante dont l’aspect est celui d’une forteresse semble veiller sur le village situé en contrebas. La création de la zaouïa remonte au XIXe siècle, fondée par Sidi Mohammed Ben Belgacem né en 1823 dans les environs de Hassi Bahbah dans la wilaya de Djelfa. A sa mort en 1897, c’est sa fille Lalla Zeineb qui lui succéda jusqu’en 1904. La zaouïa est constituée d’une mosquée, d’une école coranique et du mausolée où reposent le fondateur et ses successeurs». Fin de citation.
En cette matinée automnale du mercredi 1er novembre 2017, El-Hamel est en effervescence. Les oriflammes des couleurs nationales claquent au vent. Une foule nombreuse s’est agglutinée dès le matin au beau milieu du boulevard principal à l’entrée de la place des Martyrs. Les jeunes scouts, en uniforme, étaient piqués çà et là comme des soldats de plomb. Les enfants, parés de leurs plus beaux atours, piaillaient d’impatience.
La sono délivrait dans une cacophonie festive des chants patriotiques. L’événement, en dehors de toute commémoration officielle, revêtait une charge symbolique que tout citoyen en sentait l’importance et quel qu’en était l’organisateur. Il s’agissait de rendre l’hommage appuyé à ces hommes, jeunes pour la plupart, qui ont consenti le sacrifice suprême pour que vivent leurs coreligionnaires dans la dignité retrouvée.
Cette commémoration se fait depuis quatre années consécutives au sanctuaire dédié aux combattants de la liberté morts pour la patrie subjuguée par le plus hideux des faits coloniaux du XIXe siècle fait de spoliation et de répression. Le sanctuaire dénommé «Complexe du Djihad», œuvre mémorielle civilisationnelle majeure, est le fait du moudjahid El Hadj Adedaïm Abdedaïm, ancien officier en Wilayas VI et IV historiques. Blessé, il est fait prisonnier de guerre et torturé par les hordes du sinistre Bigeard et dont l’évasion spectaculaire de la prison de Blida en compagnie de M’Hamed Dira fit date en ce 30 janvier 1962. Condamné à deux reprises à la peine capitale, il en réchappe miraculeusement. Dans un témoignage poignant, il livre à Ghania Mouffok (Livenet.fr) ce que des multitudes ont subi : «Comme tous les Algériens torturés, j’ai essayé d’oublier et de refaire ma vie au moment de l’indépendance : c’était comme après un divorce. Ils m’ont arrêté en mai 1960. J’avais 22 ans. Surpris en plein sommeil, j’ai pris une balle dans le bras. J’étais responsable politico-militaire, chargé des liaisons et du renseignement, après deux ans de maquis dans le djebel de Bou Saâda. Ils m’ont transporté à Bou Saâda même. Il y avait un colonel et un commandant, je ne me souviens pas de leur nom, ils m’ont d’abord soigné le bras. Le premier interrogatoire s’est déroulé dans la cave de l’hôtel (Le Caïd). C’est une honte pour moi de dire que j’étais nu. Toute la nuit, j’ai subi la «gégène» pour rien. Ils voulaient connaître nos caches d’armes, notre état d’esprit, nos effectifs, je me suis très vite rendu compte qu’ils en savaient plus que moi. Quelques heures plus tard, voyage en hélico jusqu’à la caserne de Djelfa. Je suis reçu par des coups de pied, des gifles, des insultes, un transit par le deuxième bureau, puis direction le détachement opérationnel de protection-DOP.»
Quelques anciens compagnons venus d’Alger, de Chlef, de Biskra et d’ailleurs ont tenu à fêter l’évènement avec leur frère d’armes d’hier. Le commandant Lakhdar Bouregaâ, toujours en verve, tiendra l’affiche de cette journée mémorielle par une intervention très attendue. Les anonymes, trop nombreux pour être comptés, constituaient le gros de l’assistance.
Moudjahid ou moussebel, tous membres de cette grande famille, chacun d’eux voulait marquer par sa présence le respect qu’il voue à ses compagnons tombés pas loin de lui lors d’une maâraka (accrochage). Voutés par l’usure du temps, l’œil souvent imprécis, ils se congratulaient chaleureusement et se prenant par la main, ils cherchaient un siège pour s’affaler dedans et continuer leurs effusions complices. L’un d’entre eux, autant affecté par l’âge que par la maladie, était en chaise roulante.
L’histoire que porte chacun en lui, peut constituer une saga à elle seule. D’horizons divers et venant parfois de loin, ils formèrent pour plusieurs années, un mur solidaire sur lequel se brisèrent les velléitaires tentatives de pacification, de guerre psychologique et de division. Amoindris, éparpillés, ils retrouvaient, souvent, le ressort pour déjouer les chausse-trappes d’un combat inégal.
L’histoire de cet inconnu venu du pays des Chaouia en est l’exemple le plus illustratif. Omar Namouchi, premier martyr de la région, mort au combat en décembre 1955 à la bataille de Dermel conduite par Achour Ziane, fut enterré par ses congénères au cimetière du village. Une oraison funèbre lui fut dédiée à cette époque par Cheikh Mostefa El-Kacimi El-Hassani et déclamée par le futur prisonnier politique Si Khalil El-Kacimi. Ses restes funéraires étaient le premier jalon du sanctuaire réalisé en 1981. Si Abdedaïm se rappelle que le colonel Amar Oumrane, le colonel Si Hassan (Youcef Khatib) et le commandant Tayeb Seddiki faisaient partie des convives de l’époque évoquée.
Les restes de chouhada, au nombre de cinquante, étaient ramenés de M’harga, N’senissa, Zerga, Grine Kebch, Djebel Thameur. La ville reconnaissante d’El-Hamel recueillait en son sein ses enfants morts pour la patrie. Ne s’arrêtant pas là, le chef d’entreprise qu’est devenu plus tard Si Abdedaïm Abdedaïm, décide d’offrir à ses anciens compagnons d’armes disparus, une parure mémorielle aussi digne que prestigieuse. C’est ainsi qu’il lance, dès le mois de mai 2011, sur les lieux mêmes de l’ancien cimetière, les travaux d’un complexe historique comprenant trois parties distinctes : le mausolée, le musée du Djihad flanqué d’une salle de conférences et l’esplanade des martyrs.
Inauguré au mois de février 2013, l’imposant mémorial abrite soixante sépultures, intégrant, toutefois, deux exceptions historiques. Il s’agit des cas de Sebti Louzzani et Hadj Mazari, anciennement professeur d’histoire et proviseur de lycée. La qualité de moudjahid de la première heure du premier, ce digne fils des Aurès qui s’est établi après l’indépendance dans l’attachante zaouïa, et le sacrifice du second, assassiné en 1994 sous le regard ahuri de ses élèves par les tueurs de l’esprit à la veille de la commémoration du 40e anniversaire du 1er Novembre à laquelle il se préparait pour animer une conférence, ont fait qu’ils intègrent, tous deux, la «Raoudha». Le mausolée qui s’étend sur une superficie de plus de 500 m2 n’a rien à envier à ceux qui ont fait le prestige de l’architecture arabo-musulmane d’Andalousie. Œuvre du jeune bureau d’études «El Assila» du cru, ce joyau se dresse fièrement au milieu de la place. Surmonté de 4 dômes secondaires entourant une principale, toutes de couleur émeraude, il se détache majestueusement dans l’espace lumineux. Arceaux ogivés et vitraux ouvragés s’enchevêtrent harmonieusement pour former d’immenses baies. Les plafonds finement ciselés par une main-d’œuvre marocaine, constituent à eux seuls une œuvre d’art qu’on ne se lasse pas d’admirer. Les quatre planches intérieures, finement gravées à l’enluminure islamique, comportent toutes des versets coraniques en rapport avec le combat libérateur. Les sépultures, toutes de marbre, sont noyées dans un parquet luisant de céramique.
Le blanc et les cambrures des coupoles donnent à la structure un air de majesté religieuse qui sied à la mystique du site de la célèbre zaouïa hassanite d’El-Hamel.
La seconde tranche, inaugurée en mars 2016, comporte le musée du Djihad et l’esplanade des Martyrs. Le premier d’une superficie de 694 m2, est constitué d’ une salle de conférences de 132 sièges, d’une salle multimédia de 30 sièges, d’une galerie d’exposition, d’une bibliothèque et d’un hall central. L’esplanade des Martyrs, d’une superficie de 2 800 m2, porte la superficie totale de ce complexe historico-mémoriel à 3 963 m2. Le promoteur, conscient de l’enjeu en matière de préservation et d’entretien du site, l’a mis sous la tutelle d’une association culturelle dénommée «Association de fidélité au serment».
Après avoir observé un moment de recueillement par la récitation de la «Fatiha», l’assistance s’est dirigée vers la salle de conférences contiguë. La capacité de la salle de conférences équipée de tous les moyens didactiques fut vite comblée par le nombre de présents. A part les deux premières rangées occupées par les vieux convives, le reste des sièges était occupé par des jeunes dont beaucoup d’universitaires. Les jeunes scouts durent ramener des chaises supplémentaires pour en garnir les travées bondées. A la tribune, modérée par Si El-Mahdi Kacimi El-Hassani, prenait place Si Bouregaâ entouré de Si Mohamed Benachour et Si Mohamed Aïssa Bey, ses anciens compagnons de lutte. L’orateur dont le calme légendaire surprenait plus d’un, entama son intervention par un hommage rendu aux maquisards de la Wilaya VI qui, dit-il, ont eu fort affaire avec trois adversaires impitoyables que sont : la nature dénudée et hostile du terrain, les hordes bellounistes et enfin l’armée d’occupation.
Des voix s’élèvent, aujourd’hui, pour réclamer la réhabilitation de ce suppôt du colonialisme arguant qu’il livrait le même combat libérateur que le FLN/ALN. Nous disons à ces nouveaux prophètes que les traîtres de la trempe de Bellounis et de Kobus (Belhadj) ont été plus meurtriers pour l’ALN et la population que les troupes d’occupation elles-mêmes. D’ailleurs, leurs actions étaient toutes appuyées par la logistique militaire des forces coloniales que ce soit le transport de troupes, les blindés ou l’aviation. Quant au sinistre Belhadj, c’est Miliani, son propre fils, qui ramena sa tête en guise d’allégeance à l’Armée de libération nationale. Notre révolution, dira-t-il, l’une des plus importantes du XXe siècle, est une révolution populaire par excellence.
Plaçant la guerre de Libération dans son contexte international de l’époque, il ne manquera pas d’étriller, au passage, ceux qui rapportent au général de Gaulle l’initiative indépendantiste.
C’est avec la venue de De Gaulle que la lutte armée a connu ses pires moments où toutes les armes furent utilisées y compris celles prohibées par les instances internationales dira, en substance, l’orateur. Dans le contexte actuel, c’est plutôt la guerre technologique et économique qui est menée contre les quelques pays qui résistent encore ; notre pays est particulièrement visé.
Le conférencier rappellera à l’assistance les deux ou trois ouvrages de Nixon, le défunt Président des États-Unis qui parlaient déjà du morcellement du monde arabo-musulman par le seul fait de leurs divergences idéologiques. Il est dénombré, dit-il, plus de 90 identités ethniques qui ne demandent qu’à être exacerbées dans leurs différences. Après de brefs rappels historiques, la parole fut donnée à l’assistance.
Deux ou trois intervenants axeront leur propos sur l’écriture de l’Histoire reprochant à beaucoup de moudjahidine leur silence sur certains événements majeurs ayant émaillé le cours de la Révolution ou sur l’élaboration d’un texte de loi en guise de réplique à la loi française de 2005 qui glorifie les bienfaits du colonialisme. Dans sa réponse, la commandant Bouregaâ avouera la difficulté, pour les non-initiés, d’écrire le récit national en dehors de l’enceinte académique.
Ceux qui ont écrit jusqu’à maintenant se sont contentés de mémoires, dont les miennes et pour lesquelles je me permets de dire que c’est une sorte de parasitage au travail scientifique dont la rigueur est le maître mot. A propos de ces mémoires, les lectures peuvent être divergentes sinon totalement opposées. Pour l’anecdote, le Président Bouteflika, rencontré lors d’une occasion comme celle-ci, me faisait remarquer qu’à sa lecture de l’ouvrage, il a constaté que je n’avais pas épargné le défunt Si Boumediène. Comprenant parfaitement sa lecture, je lui répondais en ces termes : «Si Abdelkader… en ce qui me concerne personnellement, je ne faisais pas de l’opposition pour l’opposition.
Je me suis opposé, par exemple, à la révolution agraire en dépit de mon extraction paysanne et sans terre. Le résultat est connu, aujourd’hui, par tout le monde. Présentement, je souhaiterais qu’il y ait un ‘’Boumediene par wilaya !’’». L’évènement rehaussé par la présence de Cheikh Mohamed Mamoun El-Kacimi El-Hassani chef de la confrérie, fut parachevé par une intervention de haute facture de celui-ci. Il rappellera que le combat libérateur a été mené par des jeunes dont beaucoup issus des zaouïas. Aussi la construction du pays n’incombera qu’aux jeunes. Il préviendra des effets néfastes des schismes idéologiques menant à la «fitna». La cérémonie de clôture consista en une remise de distinctions à quelques moudjahine et chercheurs-enseignants en histoire.
Les authentiques enfants de ce pays, à l’instar de Si Abdedaïm, conscients du risque mortel du gommage mémoriel, rappellent à ceux qui veulent bien leur prêter leur attention sensorielle, que bon sang ne saurait mentir. Ils se réapproprient, factuellement, le legs patrimonial pour le restituer encore à leur tour aux jeunes générations.
F. Z.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.