Novembre de l’éternelle jeunesse

 


Ahmed Halli

Bien que ce soit devenu une constante nationale, surtout en zones urbaines, il est difficile de s’habituer à ce qu’on est forcé d’appeler une mode, celle des enterrements à la va-vite. Il va falloir donc se résoudre désormais à lire dans la même annonce l’enterrement et le décès de quelqu’un. Ce quelqu’un peut être un ami très cher, un proche, ou une personnalité de premier plan, voire une personne détestée dont on voudrait s’assurer, avec certitude et directement, du trépas. On peut comprendre qu’un défunt anonyme soit hâtivement mis en terre le jour même de sa mort, sur décision de la famille ou des voisins, mais que dire d’un personnage de notre histoire ? Au reste, le wahhabisme qui régente notre vie et nous suit jusqu’au cimetière ne s’applique pas avec une égale rigueur à tous les décédés mais fixe l’ordonnancement des adieux, au cas par cas. Il y a quatre ans, lors d’une conférence sur l’Histoire justement, un monsieur d’un certain âge, probablement un voisin, annonçait le décès de Nassima Hablal(1), secrétaire d’Abane Ramdane. Interrogé par l’assistance sur la date et le lieu de l’enterrement, le monsieur, visiblement ému, précisa qu’elle était morte et enterrée la veille, privée de l’hommage qu’elle méritait. Pour ceux qui ne le savent pas, Nassima Heblal était l’amie de Baya Al-Kahla, l’héroïne de la Wilaya IV, qui vient de nous quitter.
Compte tenu de ce qui précède et des non-dits, un conseil aux futurs partants qui appréhendent un enterrement au pas de charge : évitez de réciter la profession de foi après minuit. Ceci nonobstant la volonté divine qui prime, en dernier ressort, décide de l’heure de la mort, mais n’intervient pas dans la décision finale concernant le moment de la mise au tombeau. Ce point étant précisé, surtout prenez bien garde à certaines périodes défavorables, où l’impatience des proches, ravivée autant que nécessaire par l’imam voisin, ou par des amis altruistes pour l’occasion, est comme stimulée. Veillez ainsi, autant que possible, à ne pas rendre votre dernier soupir lors des ponts accompagnant les grandes fêtes nationales, comme celle du 1er Novembre. Ceci se voulait juste être un témoignage de grande admiration, de déférence, et un hommage à notre courageuse combattante de la guerre de Libération nationale, Baya Al-Kahla. La disparition de cette grande dame, à la dignité sans pareille, coïncidait donc avec les célébrations du 1er Novembre 1954, la seule date que les peuples nous envient. Une date, sans doute le plus grand moment de notre histoire, qui doit nous rappeler, outre les acteurs de cette épopée, que nous n’étions pas seuls dans notre combat et que d’autres étaient avec nous.
C’est le cas de l’Égypte, que ce soit celle de Djamal Abdenasser, aves ses ambitions et ses calculs panarabistes, ou celle d’artistes et de cinéastes, tels que Mohamed Fawzi(2) et Youssef Chahine. C’est avec plaisir et non sans quelque fierté que j’ai découvert sur le site égyptien Misr2.com un article assez naïf et un tantinet exagéré sur le tournage du film Djamila(3), de Youssef Chahine. L’article relate comment l’actrice égyptienne Magda (86 ans aujourd’hui) a été engagée pour jouer le rôle de Djamila Bouhired et l’audience considérable que le film a obtenue. La titraille en elle-même est éloquente : «Ses cheveux ont sauvé une Algérienne de l’exécution et provoqué des manifestations dans une majorité d’Etats dans le monde. Comment l’artiste Magda a retourné l’opinion contre la France.» L’actrice, Magda Al-Sabahi de son nom complet, était consciente de l’importance de ce film, et en a accepté les contraintes en conséquence, rapporte l’auteur Nasser Ibrahim. C’est ainsi que le réalisateur exigea, pour plus de réalisme, que Magda se coupe les cheveux, tout comme Djamila Bouhired tondue par les soldats français. «Tu dois te couper les cheveux à zéro, avant le début du tournage, pour plus de réalisme, ensuite tu pourras t’enfermer chez toi jusqu’à ce que tes cheveux repoussent», dit Chahine à l’actrice, d’abord assez réticente.
L’article est illustré par des photos de l’actrice dans le rôle de Djamila, l’héroïne soumise à la torture par les paras et par leur chef Bigeard en personne, ainsi qu’une scène représentant Nasser, serrant la main de Djamila Bouhired. A l’instar de Magda, de nombreux autres artistes égyptiens et arabes se mobilisèrent pour la cause algérienne, et l’une d’elles, Chadia, est décédée hier. L’idole des foules comme on l’a surnommée, dans sa période faste, a brusquement mis fin à sa carrière en 1984, alors qu’elle n’avait que cinquante ans. Bien sûr, des islamistes ont intégré sa retraite dans le cycle de «repentirs» suivis du port du voile, que traverse l’Égypte depuis quarante ans. En réalité, et plus honnête que celles qui prétendent avoir rêvé du tombeau du Prophète, elle voulait simplement ne plus jouer des rôles de mère, voire de grand-mère. Voici comment elle a annoncé sa retraite : «Parce que je suis à l’apogée de ma gloire, j’ai pensé à me retirer, je n’ai pas envie que les lumières m’abandonnent, après m’avoir délaissée peu à peu. Je ne veux pas jouer, à l’avenir, le rôle des vieilles mamans, alors que les gens se sont habitués à me voir jeune et belle. Je ne veux pas que les gens voient des rides sur mon visage, et qu’ils comparent les images de la jeune femme avec celles de la vieille qu’ils verront désormais. Je voudrais que les gens gardent toujours la meilleure image qu’ils ont de moi, et c’est pourquoi je n’attendrai pas que les lumières m’abandonnent. C’est pourquoi je vais me retirer en temps voulu, avant que mon image ne se ternisse dans l’esprit des gens.» Comme on le voit, il n’est pas question de regrets, ni de repentir, et d’abjuration, mais les récupérateurs n’ont jamais lâché Chadia, jusqu’à son dernier voyage.
A. H.

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