Lafarge en Syrie : du ciment coûte que coûte….

Lafarge en Syrie : du ciment coûte que coûte

(RÉ)ÉCOUTER

Dans le dossier Lafarge en Syrie, l’enquête, pour financement du terrorisme et mise en danger d’autrui, s’accélère. Pour la première fois, d’anciens salariés syriens sont entendus.

La cimenterie Lafarge, sur la route de Raqqa, en Syrie.
La cimenterie Lafarge, sur la route de Raqqa, en Syrie. 

Faysal a gardé la photo sur son téléphone. Celle avec son gilet de sauvetage orange, quand il a traversé la Méditerranée de la côte turque jusqu’à l’île de Léros en Grèce. Il y a deux ans, il a tiré un trait sur la Syrie, donné à des passeurs toutes ses économies, 20 000 euros, pour entamer une nouvelle vie de réfugié en Norvège.

Faysal était opérateur dans l’usine de Jalabiya, tombée le 19 septembre 2014 aux mains du groupe État islamique. Les derniers salariés, une trentaine, ont fui par leurs propres moyens. Lui avait quitté son service la veille. Chez Lafarge, selon lui, rien n’était prêt: « en réalité il n’y avait pas de plan, pas de message. Ils ont envoyé des mails pour dire que les salariés devraient se cacher dans les tunnels de câblage. Le vendredi 19 septembre, l’État islamique a aussi attaqué Kobane, et nous avons fui vers la Turquie. »

Nous avons garé nos voitures devant la frontière, pris nos sacs à dos, et on s’est retourné pour voir, et des flammes sortaient de l’usine

L’usine n’a pas été très endommagée. Avec le recul du groupe État islamique, elle sert aujourd’hui de base aux forces de la coalition. En 2010, c’est un investissement tout neuf, et un gros : 680 millions d’euros d’investissement. Un an plus tard, la guerre civile éclate.

Jalabiya va se retrouver peu à peu encerclée par les groupes armés. D’un côté, les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), qui se posent un temps en « protecteurs » (rémunérés) de l’usine. De l’autre, les rebelles, dont l’Armée syrienne libre (au début), des groupes islamistes comme Ahrar Al Sham, avant que Daech ne monte en puissance à partir de 2013.

L'usine Lafarge reconnait des arrangements avec des groupes
L’usine Lafarge reconnait des arrangements avec des groupes 

A l’été 2012, Lafarge fait évacuer ses expatriés. Les autres entreprises françaises en Syrie (Total, Air Liquide, Bel) et les organisations internationales (ONU, UE) ont plié bagage. A l’usine restent 250 salariés syriens. Les routes sont hérissées de check-points, propices aux kidnappings. En octobre 2012, Lafarge vers une rançon de 200 000 euros pour obtenir la libération de neuf salariés alaouites, assimilés malgré eux au régime de Bachar al Assad.

Kidnappings et racket

Jusqu’en 2013, l’usine tourne à plein régime, mais à quel prix ? Voici ce qu’en dit un autre ancien salarié, Hanoush :

Les puits de pétrole étaient tous sous le contrôle de Daech, et ceux qui fournissaient le fioul, c’étaient des gens qui avaient des liens avec Daech

« Les voitures des employés étaient autorisées à entrer. Il y avait quelques barrages sur la route, nous étions parfois arrêtés et retenus pendant une heure ou deux… mais une solution était toujours trouvée et ceux qui nous retenaient nous disaient : ‘c’est bon, l’entreprise a répondu à nos demandes’. Quelles demandes? de l’argent, autre chose, je ne sais pas… mais je pense que c’était de l’argent. »

De l’argent a bien été versé, Lafarge l’a admis, y compris, à partir de novembre 2013, à Daech. Après l’enquête publiée en mai 2016 dans Le Monde, le groupe demande une enquête indépendante au cabinet d’avocats américain Baker and MacKenzie. Les conclusions sont accablantes, reconnait Christophe Ingrain, l’avocat de Lafarge :

« La situation en Syrie à cette époque-là était extrêmement difficile, elle évolue tous les jours. Il est décidé d’avoir recours à des intermédiaires, qui, eux, sont en contact avec des groupes armés. S’agissant des groupes armés avec lesquels l’intermédiaire discute et arrive à des transactions, il y a tous types de groupes armés autour de l’usine et tous ceux que vous avez cités… Le groupe a indiqué très clairement qu’il regrettait et qu’il condamnait ces erreurs inacceptables et il a mis en place des mesures permettant d’éviter le renouvellement de ces comportements tout à fait exceptionnels ».

Cet intermédiaire, c’est Firas Tlass. Issu d’une riche famille proche du régime de Damas, qui a fait défection en 2012. La justice voudra sans doute l’interroger. Il ne nous a pas répondu.

Daech aux portes de l’usine

L’usine Lafarge finit par tourner au ralenti. Le groupe État islamique s’empare en janvier 2014 du village de Manbij, à une cinquantaine de kms, où logent une bonne partie des salariés. Mais pour Lafarge, il n’était pas question d’abandonner le site se souvient Faisal :

« Quand Daech a pris le contrôle de Manbij, ils ont arrêté et décapité beaucoup de gens, des Kurdes… donc j’ai déménagé à Kobane. Mais quoi qu’il arrive, ils continuaient à demander aux employés de venir à l’usine, parce qu’ils sont comme les soldats qui doivent protéger l’usine. Il faut bien faire vivre sa famille ».

En Norvège on m’a demandé pourquoi mon fils n’était pas allé à l’école. Quand je leur dis qu’il ne pouvait pas, sinon il aurait été bombardé, ils ne peuvent pas imaginer

Comme d’autres anciens salariés de l’usine, Faisal s’est porté partie civile et est venu à Paris répondre aux juges d’instruction grâce au soutien de l’association Sherpa, qui a porté plainte, et où Marie-Laure Guislain espère que les employés obtiendront justice : « Ces anciens salariés syriens, comme des milliers de victimes des conflits armés, ont subi un préjudice énorme. Et c’est aussi essentiel que ces Syriens puissent avoir accès à la justice, c’est important dans ce dossier de montrer que des acteurs économiques comme Lafarge peuvent être impliqués dans du financement du terrorisme, mais aussi dans des conflits armés ».

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