«L’histoire djiboutienne est tragique»

Abdourahman Waberi: «L’histoire djiboutienne est tragique»

mediaAbdourahman Waberi 

Abdourahman Waberi est romancier, poète et universitaire, originaire de Djibouti. C’est une des grandes voix de cet ancien confetti de l’empire français dont l’écrivain a raconté dans son œuvre les promesses et les dérives. A l’occasion du 40e anniversaire de l’indépendance de son pays, RFI l’a interrogé sur l’évolution de son pays, sur son parcours personnel d’intellectuel engagé et sur ses liens indéfectibles avec son pays natal où il est persona non grata depuis presque une décennie.

RFI: Vous aviez 12 ans au moment de l’indépendance de Djibouti en 1977. Quel souvenir gardez-vous de ce tournant dans la vie de votre pays ?

Abdourahman Waberi: C’était effectivement un moment euphorique. La nuit où les drapeaux djiboutiens ont été hissés dans le centre-ville, à quelques encablures de chez moi, je pouvais entendre les gens faisant la fête. L’avenir semblait radieux, du moins on le croyait, et le possible était déjà là !

Vous vivez aujourd’hui entre les Etats-Unis et la France. Quelles sont vos relations avec Djibouti ?

J’ai quitté mon pays à l’âge de 20 ans pour venir faire mes études en France. Je partage ma vie entre Paris et Washington où j’enseigne. A cause de mes affiliations intellectuelles avec l’opposition djiboutienne, je suis interdit de séjour dans mon pays depuis bientôt une dizaine d’années. Mais Djibouti est toujours ma terre natale, même si j’habite loin. Mes liens avec mon pays sont toujours aussi vivaces, grâce notamment aux nouvelles technologies qui me permettent de rester connecté avec les miens. Et puis, il y a un Djibouti en dehors de Djibouti, en France, en Belgique, au Canada. Comme je suis exilé de mon pays depuis plus de trente ans, je peux dire que je fais aujourd’hui partie de cette diaspora djiboutienne, ou presque…

Pourquoi presque ?

Tout simplement parce qu’on est parfois fatigué d’être djiboutien. Djibouti est un pays difficile, politiquement parlant. Comment s’affirmer « Djiboutien » quand on sait que 40 ans après l’indépendance, la population djiboutienne n’a toujours pas l’eau courante, ni l’accès aux soins médicaux de base ? C’est à se demander si l’indépendance a vraiment servi à quelque chose! La vie des gens n’a pas changé en 40 ans, on peut dire qu’elle s’est même empirée pour l’essentiel de la population. J’ai 52 ans, je viens d’une famille pauvre, mais j’ai pu à l’époque faire des études grâce à une bourse de l’éducation nationale et partir à l’étranger pour faire des études supérieures, chose qui est inimaginable maintenant. Les jeunes quittent le pays aujourd’hui pour le fuir, pour aller chercher leur pitance ailleurs. Même ceux qui restent sont désabusés, car ce pays est une dictature familiale, avec un chef unique et inamovible qui prend toutes les décisions. L’histoire djiboutienne est tragique.

Ce Djibouti que vous aviez qualifié de « pays inabouti » a pourtant beaucoup évolué depuis l’indépendance. Avec tous les militaires du monde désireux de positionner leurs troupes à Djibouti, avez-vous l’impression que ce pays est aujourd’hui entré dans le mouvement du monde ?

Dans une réflexion que nous avons à Dakar, au Sénégal, avec des intellectuels venus de l’ensemble du continent à l’occasion de la tenue de ce que nous appelons « Les Ateliers de la pensée », nous réfléchissons à la place de l’Afrique dans le monde. Les penseurs africains contemporains comme Felwine Sarr ou Achille Mbembe nous disent que si l’Afrique s’est planétarisée, le monde aussi a besoin de s’africaniser. C’est ce même déficit qu’on constate à Djibouti où, comme vous le rappeliez, les grandes et moyennes puissances sont venues implanter leurs bases militaires, alors que nous les Djiboutiens, nous avons toutes les peines du monde pour aller à l’étranger. Nos passeports n’ont pas la même valeur que les passeports anglais, français, américains ou japonais.

L’autre évolution majeure que Djibouti connaît, c’est l’érosion de l’influence française. Vous, écrivain reconnu de langue française, vous la regrettez ?

Voyez-vous, mon cas n’est pas très représentatif car si Djibouti a été une colonie française, c’est un accident de l’histoire. C’est d’ailleurs le seul pays de la région à avoir connu la domination française. De tout temps, les intellectuels djiboutiens se sont tournés vers le monde arabe plutôt que vers la France pour leur nourriture intellectuelle. En fait, aujourd’hui à Djibouti, le problème n’est pas l’érosion de l’influence française, mais le vide abyssal qui y règne. Les Djiboutiens vivent dans un désert intellectuel où aucune pensée n’est venue prendre la place abandonnée par les études françaises.

Vos premiers livres étaient profondément engagés politiquement, anti-coloniaux, anti-totalitarisme. Etes-vous toujours un écrivain engagé ?

Disons que mon engagement s’est élargi et il épouse aujourd’hui le souffle et l’envergure du monde. Au-delà du destin de mon pays, je m’intéresse aujourd’hui à des questions plus vastes, à l’écologie, au traitement réservé aux animaux dans nos sociétés modernes, par exemple. Quand j’ai commencé à écrire, on ne liait pas nécessairement la famine qui frappe régulièrement ma partie du monde à la détérioration de la situation environnementale en général. Nous savons aujourd’hui que la fonte des glaciers à Groenland n’est pas étrangère à la sécheresse qui frappe régulièrement l’Afrique de l’Est. Politiquement, je reste un compagnon de route fidèle de l’opposition djiboutienne et chaque fois que c’est nécessaire, je mets ma voix au service de l’opposition et des causes que celle-ci défend.

Faisons un jeu pour finir. Fermez les yeux et pensez fort à Djibouti. Quelle est la première image qui vous vient à l’esprit ?

Le ressac de la mer d’une part et, d’autre part, les ondulations des dunes à l’intérieur du pays. J’ai toujours rêvé de faire rentrer dans la langue française, la danse de la chamelle sur la crête d’une dune. Quand j’arriverai à rendre cette musique-là, j’aurais peut-être atteint le Saint Graal que cherchait le héros de mon dernier roman le chanteur américain Gil Scott Heron, qui lui essayait d’inscrire dans son jazz ou son hip-hop, le souffle du blues.


 

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