Nos langues….


entre butin de guerre et acquis

L’ex-président, homme de lettres et icône de la « négritude » africaine avait dit cette sublime citation : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé cet outil merveilleux : la langue française »

Ne nous est-il pas venu à l’esprit d’oser demander au commun des «locuteurs» : qu’est-ce qu’une langue ? – loin des arènes des linguistes chercheurs, en quête de normes de classifications énumérées/commémorées par nos distingués professeurs, en charge de la politique linguistique, la sociolinguistique, l’ethnolinguistique et autres offres de formation si chères à nos riches laboureurs – il vous aurait, vous en convenez/conviendrez, répondu aisément, nonchalamment, voire naïvement qu’elle se caractérise surtout par le fait d’être un moyen de communication en oral comme en écrit, bien qu’elle soit tout aussi un outil véhiculant la pensée ou philosophiquement parlant concrétisant cette dernière qui, sans les mots, demeurerait abstraite dans le labyrinthe des voies impénétrables de l’esprit… N’est-ce pas que « la langue tâtonne comme l’amour dans l’obscurité du monde, à la recherche d’une image initiale, perdue. On ne fait pas, on soupçonne un poème ».2

Mais à en croire les archaïques polémiques stériles et séniles qui éclosent comme des champignons venimeux tentant – de par le milieu forestier florifère dans lequel ils se propagent en se dressant en appât – mille et un insatiables amateurs et insoucieux badauds. Parler, encore moins maîtriser une langue autre que celle imposée par l’AIE3, s’est stéréotypé, de l’avis de « francophobes », par une aliénation culturelle/cultuelle causée par la langue du « colonisateur » ! En d’autres termes et dans un registre familier, voire courant, acquérir une langue (seconde ou étrangère), c’est comme – voyant donc ! – se dénuder de la culture de sa langue (maternelle/officielle) pour se vêtir de celle véhiculée par la nouvelle langue acquise !

Comme quoi, le bilinguisme, voire le multilinguisme, conduit, de l’avis des chercheurs d’os de langue, inévitablement à l’acculturation… ! Comment a-t-il osé dire, ce spécialiste du langage, que « les facultés du langage chez l’homme présentent un don pour le multilinguisme »4 ?

Chemin faisant, et dans une perspective de réflexion logique sur ce fait, sans le prendre comme argent comptant ! En ces tumultueux temps, quelle langue parle-t-on ?

L’arabe, diront les uns, et l’amazigh, diront les autres… ! Plutôt le français, attesteraient d’autres… !

Et cette langue «algérienne», cette daridja, cette langue maternelle avec laquelle nous avons pu et su nommer nos premiers petits jouets, nous avions prononcé les premiers mots d’amour à nos papas et mamans (et comme appât à nos amants), nous avions découvert un monde, un univers qui grandissait crescendo proportionnellement avec un horizon scruté et squatté à coup de larmes et de sourires innocents… !

Cette langue refuge dans laquelle et par laquelle nous camouflons nos cauchemars et nous tissons nos songes, cette pâte que nous modelons si bien pour les besoins de nos mensonges… Doit être effacée par simple coup d’éponge !? Friedrich Dürrenmatt n’a-t-il pas dit, dans un langage d’ange : « J’aime ma langue maternelle comme on aime une mère ».5

S’il est vrai que nous parlons notre langue maternelle ! Soit ! Mais laquelle ? « L’amarançais » !? Ce dernier qui se trouve être une créolisation d’amazigh, d’arabe et de français (voire une pincée de turc et d’espagnol6), communément désignée par daridja; d’autres chercheurs se sont même aventurés en la qualifiant de « 3amiyya Elfousha », notamment celle utilisée par les chantres du melhoun. L’arabe classique ne sera conquis par nos petits gnadiz7 qu’une fois placés sous le parrainage d’un taleb et en dévorant les lourds manuels scolaires en langue sublime d’El-Moutanabbi et de Antar Ibn Chadad… !

Et cette langue du « colonisateur ! » qui nous colle à la peau et qu’on qualifie d’étrangère, bien que la réalité et les normes logiques et scientifiques régissant les statuts de langues, la classe – n’en déplaise à la francophobie – comme langue seconde… ! Jetez un petit coup d’œil en balayant votre entourage immédiat et vous allez constater la présence de cette langue, dans votre portable, les denrées remplissant votre couffin, la boîte à pharmacie, les manuels d’utilisation de vos appareils électroménagers, les documents d’état civil, le permis, la carte nationale, le passeport, les diplômes, les enseignes publicitaires des différents magasins, les factures à payer de Sonelgaz, Algérie Poste, Algérie Télécom, Algérienne des eaux, etc. Et surtout, et le plus important notre Journal officiel !? Il paraît qu’il est même rédigé en premier lieu en français (langue étrangère !?) et puis traduit à notre langue « officielle »…

Une si étrangère langue qui « colonise » pourtant notre communication sociale générale… !?

Une recherche, à laquelle nous avions porté assistance et orientation, effectuée par une étudiante en licence de français « sciences du langage », avait pris comme sujet d’enquête, en 2009, le français utilisé par la société Sonelgaz. Les résultats récoltés confirmèrent la thèse de l’éventuel statut de cette langue, au moins comme langue seconde. En effet, la documentation de gestion, les notes de service affichées, les imprimés de travail y compris ceux remis aux abonnés, les factures… étaient tous en langue française. Un enregistrement des discours entre agent/agent, agent/abonné a tout aussi révélé une utilisation d’une langue où le français constituait une proportion dépassant les 70%… ! Le choix de cette entreprise ne fut pas fortuit, car il s’agit bien d’une entreprise qui communique avec le plus large public algérien. Tous les foyers sont abonnés au moins au réseau électrique.

Apparemment, et jusqu’à ce qu’un abonné se manifeste en s’indignant vis-à-vis de cette langue étrangère utilisée par nos entreprises publiques dans la communication avec leur clientèle, nous devons poser mille et une questions à nos officiels qui l’ont qualifiée « d’étrangère » tout en l’utilisant, dans un chiqué truqué et traqué, officiellement dans toutes les tribunes troquées… Ne faut-il pas tout simplement « l’algérianiser » !!! Comment ? Question légitime ! Eh bien en l’aromatisant par nos propres épices tel que « ras el hanout » jusqu’à ce qu’elle nous enivre par les senteurs de Ramadhan. Plusieurs plumes algériennes, d’expression française, l’ont déjà domptée et apprivoisée au point où les académiciens, gardiens du temple et jaloux de sa spécificité, ont eu « peur » de ces chevaliers qui ont su défoncer ingénieusement sa citadelle pour lui faire porter une sublime gandoura Djurdjura, un haïk de colombe, voire un karakou de paon… «Quand une langue n’emprunte plus à une autre, elle se fige».8

Dans une de ces pertinentes citations, Jean Louis Calvet, en linguiste avéré, maniant délicatement, méticuleusement et avec une attention douce et légère son scalpel autopsiant la langue crue à tort ou à raison, dans la foultitude des folles années du twist, comme cadavre égaré, voire une charge encombrante dans la précipitation des valises rapatriées, cite comme référence l’un de nos emblématiques érudits qui a su puiser des deux sources : la Medersa thaâlibiyya d’Alger et la Sorbonne de Paris. En effet, traitant la linguistique et le colonialisme, il cite : «(…) Mostefa Lacheraf signale par exemple qu’en Algérie «chez le peuple, la langue française fut décrétée langue d’ici-bas, par opposition à l’arabe qui devenait langue du mérite spirituel dans l’autre vie» et cette «sauvegarde d’une langue peut donc se transformer assez vite en une autre forme d’enterrement. La langue dominante (ici le français) occupe le domaine profane, c’est-à-dire tout ce qui concerne la vie quotidienne, l’administration, la justice, les techniques, la politique, les études, etc., tandis que la langue dominée (ici l’arabe) est refoulée vers le domaine sacré. Ainsi, l’opposition langue dominée-langue dominante se trouve convertie en opposition entre ancien et nouveau: la langue dominée est plus ou moins obligée de s’assumer comme langue confessionnelle, rétrograde, du moins est-ce l’image que les mass media lui renvoient d’elle-même (…)»9.

Feu El Anka nous avait déjà émerveillés, envoûtés sous l’euphorie de l’indépendance, au moment où nos «dignitaires» s’affairaient en se disputant les «butins» de guerre, notamment les biens vacants, par «El hamdou lillah kh’redj lesti3mar men bladna»… ! Notre identité, qui n’avait aucunement subi une quelconque atteinte ou teinte durant toute la nuit coloniale, s’est rétablie, sans une inutile plainte, dans son trône sans démesure ou surprise bien qu’elle fut sujette aux boulets de l’emprise d’une diabolique entreprise… Et depuis, l’école algérienne a essayé tant bien que mal de relever le défi de la démocratisation de l’enseignement… Tant de femmes et d’hommes de l’ombre ont contribué, loin des éphémères projecteurs, à concrétiser le projet stratégique de l’éducation nationale. Ainsi, l’école des années soixante et soixante-dix a su et pu « produire » une élite qui défiait les niveaux des prestigieuses universités occidentales. Des bacheliers algériens qui s’intégraient et s’adaptaient aisément avec le niveau d’enseignement dans les campus de ces pôles universels du savoir. Le bilinguisme en est-il pour quelque chose !? C’est aux spécialistes d’en faire le constat et le diagnostic… «Quand on voyage sans connaître l’anglais, on a l’impression d’être sourd-muet et idiot de naissance».10

Historiquement, culturellement, sociologiquement, logiquement…, – et non politiquement ! – parlant, ne trouvez-vous pas que ce qualificatif de « butin de guerre » indexé à la langue d’écriture de nos «Che Guevara» : Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Maameri, Kateb Yacine, Assia Djebar et tant d’autres plumes/armes avérées et prolifiques qui ont eu le génie d’introduire des recombinaisons génétiques dans l’ADN de la langue de Voltaire et Molière, est déplacé, dépassé et du passé… !? Un butin de guerre ne peut-il pas faire l’objet d’une restitution à son propriétaire d’origine, une fois les accords d’Evian signés et appliqués sur les monts des Aurès, Djurdjura, Felaoussen… ? Allons donc demander aux ex-rapatriés de revenir récupérer ce butin de guerre dont nous n’en voulions guère après la guerre ! N’est-il pas plus juste de la reconsidérer comme un « acquis !», la remodeler par notre propre créolisation en l’algérianisant pour la dompter et la rendre au service de la très riche culture de notre terroir… ! « Qui apprend une nouvelle langue acquiert une nouvelle âme ».11 Espérons, enfin, qu’avec l’arrivée de la cheville ouvrière, spécialiste dans le domaine, le train de nos tares, qui naviguait sans phare et devant lequel on se limitait – degré zéro de civisme ! – en lui criant gare dans sa gare, arrivera/arriverait à huiler les engrenages grippés de sa locomotive pour pouvoir tracter tous nos wagons en les libérant de la vision-prison primitive… Ne faut-il pas espérer – sincèrement et sans démagogie ! – que notre école serait en mesure de « façonner », à travers ses trois paliers12, de futurs étudiants qui accosteraient aux quais des universités avec une boussole maîtrisant, au moins, – il est tout à fait naturel et logique ! – en plus de leur langue d’origine l’amazigh «obligatoire !», un parfait trilinguisme « arabe, français et anglais » à même de leur faciliter la lecture des légendes des cartes des disciplines dans la jungle labyrinthique de laquelle ils ont l’obligation de s’y aventurer… « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous. En vérité, le plus méritant d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux. Dieu est Omniscient et bien Informé ».13

Catégories :H.B.Lakhdar

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