L’opposition constitutionnelle

 


II – L’opposition constitutionnelle (suite)
1- La mouvance islamiste (suite)

Les «janvieristes» Khaled Nezzar, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Smaïn Lamari, Mohamed Médiène et Mohamed Touati avaient, pour eux, la puissance de feu, l’unité de rang et la discipline des troupes placées sous leur autorité, mais, contre eux, la méconnaissance d’un terrorisme très mobile, déterrant et recyclant les organigrammes, les caches et les circuits de collecte d’armes et d’argent de l’ALN et du FLN du temps de la Révolution. A leur passif, également, une communication archaïque, débordée par la propagande des gorges profondes du DRS — le colonel Samraoui, en particulier — et des partisans du «qui tue qui ?» orchestrée par les services secrets français via les éditions La Découverte. Plus que ces embûches auxquelles ils avaient été, probablement, éveillés, c’était de l’illégitimite du HCE et de la leur, propre, qu’ils souffraient le plus, parce qu’elle les inscrivait, dangereusement, sur les listes douteuses promises au Tribunal pénal international par les Etats et les ONG étrangers hostiles «à la dictature militaire».
Le président Mohamed Boudiaf, appelé à la rescousse, sembla, un moment, pouvoir pallier le déficit ; pas pour longtemps ; assassiné, sa disparition reposa la question avec plus d’acuité. Son remplacement par le Président Ali Kafi ne régla pas, à son tour, le problème dans la mesure où l’homme qui ne tardera pas à jeter l’éponge ne disposait d’aucun pouvoir réel — autrement que moral — pour solutionner la crise dans les formes et aux conditions qu’il avait laissé entendre à ses proches.
L’arrivée, en 1994, de Liamine Zeroual, ministre de la Défense, à la «Présidence de l’Etat» — une seconde institution extraconstitutionnelle — chargée de faire revenir la Direction du pays à la légitimité qui lui manquait pour se défendre vis-à-vis de l’extérieur, dans un climat d’état d’urgence, de suspension de la Constitution et de dissolution des institutions élues — fut la solution de la dernière chance tentée par les chefs militaires.
Le président Zeroual et le général Mohamed Betchine rappelés en urgence, après avoir été obligés par Chadli Bendjedid de quitter, en 1988, leurs postes de commandement à l’ANP, avaient un profil — anciens officiers de l’ALN montés au maquis à l’âge de 16 ans — qui ne coïncidait pas, tellement, avec celui des «dafistes», une nuance de taille, passée inaperçue à ce moment-là, mais qui refera surface, intempestivement, en 1998, lorsque fut conclue par l’état-major avec Madani Mezrag la reddition de l’AIS (Armée islamique du salut), le motif prêté au Président pour justifier, en cercle restreint, une démission qui surprit tout le monde.
Finalement, et bien avant cet autre épisode crisogène, le sauvetage ne vint que du peuple qui défia l’interdit du terrorisme en se rendant, en masse, aux urnes pour élire, en novembre 1995, un nouveau président de la République, dans ce que furent les premières élections pluralistes où concoururent d’autres candidats comme Mahfoud Nahnah, président du Hamas, Noureddine Boukrouh, président du Parti du renouveau algérien, d’obédience bénabiste, et Saïd Sadi, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie. L’exemple donné par la communauté algérienne résidant à l’étranger fit boule de neige dans le pays où, pour une fois, un scrutin national brilla par sa transparence et le Président, plébiscité par un score reflétant la réalité, le seul, de mémoire d’Algériens indépendants, à s’être distingué par sa régularité.
La défaite de l’aile militaire du FIS entrecoupée par le détournement de l’Airbus d’Air France, les massacres de Bentalha, Raïs, Béni Messous et Haï Chekala qui firent dépêcher à Alger une mission d’enquête onusienne présidée par Mario Soares, commença à être consommée à partir de cette date.
Plusieurs mesures préventives furent prises contre un éventuel retour de flamme de la guerre : une nouvelle Constitution institue, en 1996, l’alternance et la limitation des mandats assortie de l’interdiction de l’utilisation de la religion et des symboles de la nation à des fins politiques. Une Commission nationale consultative de défense et de promotion des droits de l’Homme ainsi qu’un Conseil de la nation où un tiers des membres, dit tiers présidentiel bloquant, sont nommés par le chef de l’Etat, l’une pour contenir les dépassements des services de sécurité, l’autre pour servir de rempart à l’action législative contre tout risque de déviation partisane. Suivra, dans un esprit d’apaisement, la loi portant rahma(9) dont certaines dispositions furent contestées par les familles des victimes du terrorisme en raison de leur caractère jugé injuste car faisant la part belle aux repentis, absous de leurs crimes, sans confrontation publique avec leurs suppliciés ni comparution devant des tribunaux.
Le Haut-Commandement de l’armée sortit vainqueur de l’épreuve. Il se paya même le luxe de coopter dans le gouvernement d’anciens dirigeants du FIS comme Ahmed Merani après Abdelkader Guechi et Sassi Lamouri débauchés en 1992. Et, bientôt, sera mise sur pied une coalition ouverte aux entristes du MSP. Il pouvait, ainsi, tourner la page de la révolte des «émirs», les Zouabri, les Ayada, les Hattab, les Achi… et, dans la foulée, celle de Zeroual et de Betchine obligés de passer la main, suite aux réserves émises sur les accords passés avec l’AIS.
Dans l’intermède, ces derniers avaient couvert de leur silence la sanction infligée au FLN de Abdelhamid Mehri, signataire du contrat de Rome, renversé par un «coup d’Etat scientifique» et condamné à contempler, en spectateur impuissant, l’exfiltration de sa base vers un parti jumeau, le RND (Rassemblement national démocratique) à qui fut offerte, en juin 1997, une majorité de gouvernement après 6 mois seulement d’existence.
Les potences promises aux généraux par Mohamed Saïd à la mosquée El-Arkam de Châteauneuf en décembre 1991 n’étaient plus qu’un lointain et mauvais souvenir… Pour boucler ce processus de normalisation messianique, il ne restait plus aux «janvieristes» qu’à consacrer, politiquement, leur victoire militaire par l’intronisation d’une autorité civile élue, «à la régulière», qui leur ouvrirait, après l’échec des cartes Boudiaf et Zeroual, les portes de la rédemption internationale.
La personnalité déjà sollicitée, en vain, en 1994, mais partante, cette fois-ci, avait pour nom Abdelaziz Bouteflika, un homme bien informé sur ce qui se passait, réellement, dans les abysses d’un système dont il avait été longuement familier par le passé. D’entrée, il abattit sa première carte : il n’accepterait jamais d’être un figurant et d’obéir à des officiers qu’il avait précédé dans les fonctions du commandement, dans l’intimité du Président respecté par tous les Algériens : Houari Boumediène.
A son arrivée à El-Mouradia, le président Abdelaziz Bouteflika n’avait, de toute évidence, aucune recette prête à l’usage pour remettre l’Etat sur l’axe qu’il n’aurait pas dû, selon son analyse, quitter, mais il avait certainement une intuition sur ce qu’il fallait entreprendre afin d’inverser les rapports hiérarchiques entre la présidence de la République et l’institution militaire, «pervertis» par une pratique «qui ne répondait plus aux normes mondialisées».
Il savait la tâche ardue et la perspective lointaine. Les services de renseignements, colonne vertébrale du pouvoir, renforcés, dans le feu de la lutte anti-terroriste, par la concentration, entre leurs mains, de tous les pouvoirs régaliens n’étaient pas faciles à manier. Pas plus que le général-major Mohamed Médiène, l’autorité suprême, mystérieuse et inaccessible de l’Etat réel. Aussi il se prépara à mener une longue guerre d’usure dans laquelle il ne disposait que d’une seule arme dans le maniement de laquelle il était passé maître : la manœuvre politique et, accessoirement, d’un levier, non moins dissuasif : le réseau de relations qu’il avait tissé avec les leaders politiques, diplomatiques et médiatiques du monde, durant son long règne sur la politique étrangère du gouvernement algérien.
Sa première action tactique fut de soumettre, par référendum, au peuple, la loi portant charte de la paix et de la réconciliation nationale par laquelle il retoqua celle du président Zeroual, ce qui lui permit de faire coup double : avoir la haute main sur la politique de pacification qui portera sa griffe personnelle ; et s’auto-légitimer, parce que la légimité que lui conféra l’élection solitaire de 1999 lui parut aléatoire parce que fausse.
Son territoire ainsi balisé, il travailla à l’étendre, progressivement, grignotant, à chaque étape, un peu plus de prérogatives, avec en ligne de mire un but stratégique : subordonner le militaire au politique.
Deux tâches lui semblèrent prioritaires dans la gestion de cette perspective :
– donner à la mouvance islamiste des gages sur sa volonté de réconcilier les différents acteurs de «la tragédie nationale» : il ne faisait pas mystère de sa conviction que l’armée avait une part de responsabilité dans la crise. Il décida, donc, de libérer Abassi Madani et de le faire expatrier, une façon de le soustraire à ceux qui seraient tentés d’en user comme d’une monnaie d’échange ;
– replacer le FLN au-devant de la scène politique, en abrogeant l’excommunication qui l’avait éloigné, et rééquilibrer le rapport des forces dirigeantes du pays dans le sens d’un retour du Front à la place qui lui revenait «de droit» : le leadership de l’Etat et de la société.
Le président Abdelaziz Bouteflika n’avait, à aucun moment, admis l’idée que l’Algérie et les Algériens étaient prêts, politiquement et culturellement, à vivre sous le régime de la démocratie. Dans la pensée du démocrato-sceptique qu’il était, celle-ci ne saurait fonctionner, autrement, que selon la mécanique obsolète de la moubayaâ, une gouvernance dirigiste à consonance mystique.
On verra dans les prochains chapitres de cette étude, lorsque sera abordé le bilan de l’action de l’opposition constitutionnelle et celui des réformes initiées, en 2008, en 2012 et en 2016, si son avis sur la question a muté ou non et si la notion même d’opposition et de classe politique est demeurée en l’état ou transformée.

2- Le Mouvement de la societé pour la paix
Le Mouvement de la société pour la paix se situe sur l’autre versant de la mouvance islamiste, le versant qui regroupe les partis fondamentalistes dits modérés, ulémistes de cœur et frères musulmans de raison.
Chevillé à une certaine idée qu’il a de la realpolitik algérienne, le MSP a tout fait pour ne pas être entraîné dans la politique jusqu’au-boutiste du FIS, collé — lorsqu’il le fallait — aux basques des centres de décision desquels il ne s’était jamais éloigné, mais, toujours, à l’écoute des pulsations de l’organisation-mère et de ses satellites, le Hamas palestinien, en particulier, auquel il emprunta sa première dénomination. Il fut, quelque part, un Pags de droite, lové dans le giron du pouvoir qui eut la prescience de miser sur lui, en même temps que sur les zaouïas, quand la survie dicta de contenir, à tout prix, les premiers déferlements du salafisme qui menaçaient de tout emporter sur leur passage.
Ce mouvement de balancier qui le caractérisa, qualifié par ses adversaires d’opposition molle, il le dût, par-dessus tout, à son concepteur et leader charismatique, cheikh Mahfoud Nahnah(10), l’islamiste en alpaga, un personnage d’apparence débonnaire en qui certains Algériens avaient, même, vu un éventuel successeur au président Chadli Bendjedid auquel il ressemblait par ses airs de paterfamilias attentionné. Avec quelques compagnons dont Mohamed Bouslimani, son homme de confiance, paraissant tout aussi «éclairés» que lui, il cultiva cette image de partisan du juste milieu qui réactualisa, dans son projet, un vieux précepte de Cheikh Abdelhamid Ben Badis : une société ne peut se libérer et s’accomplir que par l’éducation, pas par la violence ; cela lui valut l’aversion des militants du FIS qui l’accusèrent d’avoir appuyé l’interruption du processus électoral.
Certains iront jusqu’à lui jeter leurs chaussures à la face lors d’un de ses sermons à la mosquée El-Kawtar de Blida.
Derrière cette vitrine lisse se dérobait, cependant, l’autre facette du cheikh : le gourou qui développait dans ses prises de parole une force de persuasion telle que beaucoup de jeunes Algériens, subjugués par sa rhétorique, se retrouvèrent en Afghanistan en train de combattre les Soviétiques.
Et pas que. Il fut le premier dirigeant islamiste à opérer la jonction entre le fondamentalisme et les milieux d’affaires.
Né en 1942 — une date qui fut à l’origine du rejet de sa deuxième candidature aux présidentielles de 1999 —, il grandit dans la tradition des associations caritatives dotées par les commerçants. Il en créa une avec Ahmed Sahnoun et Mohamed Bouslimani qui eut une carrière renommée : El-Islah oua El-Irchad dont les contributeurs étaient les bazaristes à la recherche d’un sauf-conduit de probité morale et religieuse ; ce que «les barbeflènes» et le RND, les futurs partenaires du MSP, dans la coalition gouvernementale, imiteront, avec zèle, dans l’établissement de leurs listes de candidats aux élections et l’administration de leurs campagnes électorales.
Le ménage à trois, religion, politique et argent – une autre première en Algérie – venait d’être breveté.
Le MSP était, par sa base sociale et son programme, tout à fait indiqué pour en jouer la partition. C’est qu’il avait tout du parti patricien, parfaite équation de la fusion entre le prosélytisme et la finance, fortement soulignée par l’indice de pénétration important dont il était crédité dans la bourgeoisie informelle, les classes moyennes et aussi chez les intellectuels arabophones, formés ici, au Proche-Orient et dans les pays du Golfe, plutôt que dans les classes populaires — inconditionnellement «fissistes» — où son attractivité était faible, pour ne pas dire nulle.
Son programme dont le flou lui permettait de varier, opportunément, les positions tenait en une seule formule transformée, circonstantiellement, en slogan électoral : «L’Islam est la solution.»
C’est avec ce viatique à la carte — un paravent repoussoir de l’extrémisme — qu’il creusa, patiemment, son sillon dans les terres de l’Etat algérien, réussissant là où les marxistes échouèrent et démontrant aux sceptiques que l’islamisme politique pouvait, en jouant le jeu du système, se faire délivrer un visa d’entrée au Palais, à la condition d’être conciliant et de modérer ses appétits ; un état de grâce ponctué par les 25% des suffrages exprimés (3 millions de voix) obtenus par Mahfoud Nahnah à l’élection présidentielle de 1995, puis par les 38 sièges «conquis» aux élections législatives de 2002 et par les 52 attribués par celles de 2008 sous le mandat de Bouguerra Soltani, successeur du président décédé en juin 2003.
Le sens de la prospective et le pragmatisme de ce dernier manquèrent, néanmoins, au parti. La disparition du cheikh ouvrit les portes aux scissions provoquées par le soutien «illimité» apporté par l’aile Soltani au programme du président Bouteflika et à ses 3e et 4e mandats.
La première division entraîna la création, en 2009, par Abdelmadjid Menasra du Front du changement, une brèche dans laquelle s’engouffra, après son 5e congrès de 2013, le parti, dans son ensemble, ravi à la direction de Soltani remplacé par Abderrazak Makri. Le MSP quitte la coalition tripartite pour l’opposition, par crainte d’une désertion massive de sa base croyant, un moment, pouvoir embarquer dans le train des «révolutions arabes».
Le désenchantement n’aura d’égal que la démesure de l’illusion.
Le parti, déstabilisé par le divorce de Amar Ghoul et la formation de TAJ (Tajamoû Amal El-Djazaïr), rongé aussi par la perte amère des départements ministériels – Commerce, Tourisme, Industrie et Pêche – qu’il fit gérer, durant 15 ans, par Abdelkader Bengrina, Bouguerra Soltani, Abdelmadjid Menasra, Amar Ghoul et El-Hachemi Djaâboub, cherche à renouer avec l’entrisme et à revenir au gouvernement. L’expérience de l’opposition totale n’ayant pas été payante, il parie sur les élections législatives de 2017, placées sous le signe du retour des sécessionnistes à la maison-mère, pour réactiver les recettes du passé.

3- Le parti Ennahda
Le parti Ennahda a pris sa source dans une filiation née dans les contrées Koutama du Nord constantinois, à Jijel, Skikda, Mila et El-Milia, là où tissa la toile de la daâwa ulémiste, cheikh Embarek El-Mili, l’auteur de la première Histoire contemporaine de l’Algérie rédigée en arabe et publiée, en 1930, l’année du Centenaire de la colonisation.
Saâd Abdallah Djaballah, natif de la région, formé dans ses écoles coraniques réputées pour leur rigorisme et plus tard à l’université des sciences islamiques Emir-Abdelkader de Constantine, dirigée par l’imam Mohamed El-Ghazali, un des chefs égyptiens de l’organisation des Frères musulmans, n’eut aucune peine à en utiliser le patrimoine conservateur comme rampe de lancement, à l’âge de 33 ans, en prenant la tête du parti qu’il fonda en 1989.
L’arrogante domination du FIS le repoussa à l’arrière des frontières de la tradition badisienne avec l’esprit de tolérance de laquelle il prit, nettement, ses distances, en épousant, dans un oppositionnisme pur et dur, une approche dogmatique dans le débat national sur les questions doctrinales et socio-politiques de l’heure : code de la famille, éducation, organisation du pouvoir…
Par cet alignement situé à droite de celui de Hamas, il se priva de toute marge de secours qui lui aurait été utile le moment venu.
Imperméable aux sollicitations officielles, refusant de passer pour un relais, parce qu’il avait été un activiste réfractaire, plusieurs fois emprisonné dans les années 80, il préféra poursuivre la chimère de gagner à ses thèses les franges du FIS hésitant à se lancer dans la galère de la désobéissance civile.
Mais, démuni des moyens de sa politique — ténors de l’envergure de ceux du FIS et relations avec les milieux d’affaires de la puissance de celles de Hamas —, il perdit sur les deux tableaux : celui de la concurrence avec le Front islamique et celui de l’opposition virulente au pouvoir.
En face du FIS, parti plébéien, recrutant par-delà les îlots de la caste élitiste des Frères musulmans, il ne fit pas le poids, emporté par les vagues de 1990 et 1991, sans avoir pu inscrire le moindre point gagnant.
Dans sa bataille contre le pouvoir, il n’eut pas, non plus, gain de cause. Son parti fut redressé à deux reprises : en 1998 lorsque son rival, Lahbib Adami, le supplanta à la présidence du mouvement ; revenant à la charge avec une seconde formation — El-Islah , il est, une fois encore, démis de ses fonctions par Djahid Younsi et dut ronger son frein jusqu’en 2011 pour se relancer sur la scène politique avec El-Adala (le Front de la justice et du développement). Le seul résultat dont il pouvait s’enorgueillir était celui obtenu aux législatives de 1997 (43 sièges) et la troisième place qui lui fut «généreusement» concédée, aux présidentielles de 2004, pour «ennuyer» Ali Benflis, «l’impertinent chef du gouvernement qui osa braver l’autorité de son bienfaiteur de Président».
Dans la perspective des consultations d’avril 2017, poussé par des vents qu’il estime être plus favorables, il parvient à récupérer et à replacer, sous son égide, ses partis perdus, s’allie à El-Bina de Ahmed Dane et repart à la conquête d’un nouveau souffle, soutenu par les députés Aribi et Benkhellaf, les porte-parole de la mouvance au Parlement…

4- El-Oumma
La surprise fut grande dans l’opinion ainsi qu’au sommet de l’Etat quand Benyoucef Ben Khedda, le deuxième président du GPRA, annonça la création du parti El-Oumma.
Que venait faire dans l’arche de l’islamisme politique ce dirigeant de la première heure du PPA-MTLD, surnommé par la presse coloniale française «le Chinois», après son voyage remarqué de 1961 en République populaire de Chine ? A première vue, le positionnement de celui qui se retira de la course au pouvoir en 1962, sans opposer de résistance à l’EMG, par souci de préserver la paix civile, manquait de cohérence d’autant que le sigle du parti faisait référence à la «oumma», une communauté plus large, dans l’acception de l’islamisme, que celle à laquelle renvoie le concept classique de Nation.
A première vue, seulement, si on oublie que dans l’appel lancé, en 1976, avec Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et cheikh Kheireddine, l’auteur des deux ouvrages, Les Accords d’Evian et Les origines du 1er Novembre 1954, s’associait à la critique de la Charte nationale aux résonances soupçonnées marxisantes et en appelait au retour aux sources : les principes de l’Islam dont la Proclamation de Novembre avait fait l’un des cadres référentiels de l’Etat indépendant à venir.
Dans le préambule des statuts du parti, il précise sa pensée : El-Oumma est appelée à être le creuset où viendront se fondre les nationalistes et les islamistes unis contre les influences idéologiques étrangères ; une formule expérimentale qui, dans le contexte ambiant, n’avait pas convaincu. Ahmed Ben Bella l’avait devancé sur ce terrain et bien d’autres petits partis séduits par la mode de la confessionnalisation de la politique lui emboîtèrent le pas, sans avoir obtenu le moindre retour d’écoute. Dans la même mesure que Hamas, Ennahda et le MDA, le parti de Benyoucef Ben Khedda découvrit, à son détriment, qu’il n’était pas de taille à affronter le rouleau compresseur du FIS.
C’est pourquoi il se contenta d’une existence symbolique jusqu’à son autodissolution. Confondu avec son fondateur, il finit par céder la place à une association caritative et de défense des droits de l’Homme codirigée par son fidèle adjoint Abderahmane Kiouane.

5- Le Parti de la liberté et de la justice

Dernier-né de la mouvance islamiste, en décembre 2008, le PLJ était, en réalité, le succédané du parti Wafa du Dr Ahmed Taleb El-Ibrahimi auquel le ministère de l’Intérieur refusa, en 1999, d’accorder l’agrément, justifiant sa décision par «la présence dans la liste des fondateurs d’anciens militants du FIS», tombés sous le coup de l’interdiction d’activer dans une formation politique.
Et c’est à Mohand Oussaïd Belaïd, un des proches collaborateurs de l’ancien ministre de l’Information et de la Culture du président Houari Boumediène, que reviendra la charge de diriger le parti derrière lequel se profilait, dans l’ombre, la silhouette du fils du cheikh Bachir El-Ibrahimi, l’ancien représentant de l’Association des ulémas au Proche-Orient et dans les pays du Golfe.
La ligne équilibrée de ses rapports avec le pouvoir fut récompensée, en septembre 2012, par l’intégration de son secrétaire général dans le gouvernement, au poste de ministre de la Communication, qu’il quitta une année après, tout en continuant à observer une gestion politique prudente qui sera couronnée par l’acquiescement des autorités à l’élection de l’ancien journaliste du Jeune Musulman et ancien président de l’Ugema (Union générale des étudiants musulmans algériens) à la présidence d’honneur du PLJ, une façon d’apurer le dossier de Wafa et de le régulariser sous un autre sigle. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette question dans le chapitre dédié aux partis fondés par les dirigeants dissidents du FLN : Kasdi Merbah (Majd), Rédha Malek (ANR), Ahmed Taleb El-Ibrahimi (Wafa), Sid-Ahmed Ghozali (Front démocratique) et Ali Benflis (Talaïe El-Houriyate)…
Au terme de cette analyse de l’islamisme politique en Algérie, une interrogation s’impose : que subsiste-t-il de l’Association des ulémas algériens après sa tardive réapparition – 30 ans après l’indépendance – dans une configuration éclatée en plusieurs dérivées inattendues, elle qui démarra son itinéraire en se proposant d’éduquer le peuple pour le libérer des servitudes de l’ignorance, de l’obscurantisme et de l’exploitation coloniale ?
Sous réserve d’en exposer le détail dans l’essai de bilan de l’action de l’opposition constitutionnelle qui sera proposé à la fin de cette étude, force est de constater qu’il n’en reste qu’un fac-similé, pâle reflet d’une étoile éteinte, qui se mêle, au nom de son ancien prestige et de son âge canonique, de statuer sur la vie de la société en contravention des canons de la pensée badisienne enseignée, en son temps, sous le signe du savoir et de l’ouverture sur le monde.
On aura noté, jusque-là, que la plupart des acteurs du Mouvement national qui avaient manifesté des velléités de retour à l’action politique indépendante, après 1962, ont été annihilés, empêchés de réaliser leur objectif, en se faisant exploser et émietter en autant d’enseignes fratricides irréconciables.
Les restes de ces enseignes ont été, à quelques exceptions près, enrégimentés dans la recomposition du champ politique redessiné par les réformes de 2012 et 2016 instaurant une «démocratie» dirigée par en haut. Seul le FLN qui continue à se déclarer légataire universel du PPA-MTLD demeure en course, plus puissant que jamais.
Quelle signification donner à cette longévité maintenue à flot par l’appui historique de l’ANP ? Les prochains développements de cette étude tenteront d’en percer, par-delà les apparences, les causes cachées.
B. M.
(à suivre)

Notes :
9) Loi portant rahma du 25 février 1995.
– Loi portant charte pour la paix et la réconciliation nationale du 16 septembre 1999.
10) Originaire de Blida, Mahfoud Nahnah se lance en politique le 6 décembre 1990, à la tête de Hamas, le parti qu’il fonde avec son ami de toujours Mohamed Bouslimani. Sa biographie de militant n’est pas vierge d’antécédents puisqu’il s’était déjà fait remarquer par son activisme sous l’égide de la confrérie des Frères musulmans à laquelle il prête allégeance, dès son entrée à l’Université d’Alger, pour y suivre des cours de littérature arabe. C’est là qu’il fit la connaissance des premiers leaders de la mouvance et qu’il s’oppose au régime du président Houari Boumediène en commettant des actes de sabotage, en signe de désapprobation de la Charte nationale proposée au débat populaire en 1976. Il est emprisonné, pendant 4 ans et gracié par Chadli Bendjedid qui apprécie sa modération. Plus enclin à faire preuve d’un esprit pédagogique conforme à sa vocation d’ancien professeur, il est partisan du dialogue et tente de résister, en vain, à l’offensive ultra du FIS qui lui voue une animosité tenace. Il participe à l’élection présidentielle de novembre 1995 avec un programme résumé par la formule «L’islam est la solution» et remporte la deuxième place avec 25% des voix. Il est, toutefois, empêché de prendre part à celles de 1999 parce que, né en 1942, il était en âge de participer à la guerre de libération, ce qu’il ne fit pas. Sa disparition prématurée, à l’âge de 61 ans, laissera un vide dans sa formation où ses successeurs furent à la peine pour prolonger un leadership forgé grâce à sa tempérance et à son art du louvoiement.

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