L’Arabie saoudite et le nouveau rêve asiatique

 

 

A .B

À l’occasion du périple hors norme, long exceptionnellement d’un mois, qu’entreprend depuis ce lundi 26 février, le roi d’Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz  ( 82 ans) accompagné de 1500 personnes, dans une demi-douzaine de pays d’Asie : la Chine, la Malaisie (la seconde visite au sommet après celle du roi Faycal, il y’a 46 ans) l’Indonésie, le sultanat de Brunei, les Maldives et le Japon (une première pour un souverain saoudien!) la chaine de télévision française « BFM business » a passé au crible, avant-hier mardi 28 février, la situation économique de la monarchie saoudienne ainsi que ses perpectives de développement à moyen et long terme, lors d’un débat en direct entre plusieurs analystes et spécialistes du royaume : Fatiha Dazi-Heni, Olivier Appert, Jean-Francois Di Meglio  et Benaouda Abdeddaïm, le chroniqueur économique vedette de la chaine (qui n’est autre, pour la petite histoire, que le fils d’un ancien ambassadeur d’Algérie en Afrique). Pour les lecteurs d’Algérie1, nous avons cru utile de rapporter les moments forts et les idées phares de cette émission de télévision.
L’Asie est devenue aujourd’hui le poumon économique du monde, son nouveau centre de gravité. « À partir du milieu des années 2000, il y’a eu un boom des relations économiques entre les 6 pays du « Conseil de coopération du Golfe » (Arabie saoudite, Oman, Bahreïn, Koweit, Émirats arabes unies et Qatar) et la Chine, souligne Jean-Francois Di Meglio. « Pour les Saoudiens, le débouché principal de leur pétrole se trouve en Asie, puisque c’est dans ce continent qu’il y aura une importante croissance de la demande en pétrole, d’abord en Chine puis en Inde et dans les grands pays du sud-est asiatique, comme la Corée du Sud et le Japon ».

« Un lien très fort existe entre l’Asie et l’Arabie saoudite » précise t-il. « Cette dernière a dépassé, depuis 2005, la Russie comme premier fournisseur de pétrole de la Chine. Le Japon importe 1/3 de son pétrole du royaume qui est, par ailleurs, le 6ème partenaire économique de l’Inde. Les entreprises chinoises sont très présentes en Arabie saoudite (dans les supermarchés, le rail, les usines de dessalement d’eau). De leurs côtés, les Saoudiens veulent élargir le spectre de leurs investissements au delà du domaine de l’énergie. Ils ont mis de l’argent, de manière traditionnelle, dans une très grande raffinerie implantée dans la ville chinoise de Yanbu, avec des associés chinois. Mais 45% du méga-fond japonais de capital-risque appelé « Vision », vont être apportés par le fonds souverain saoudien qui a investi également, l’an dernier, 3,5 millards de dollars dans l’entreprise technologique américaine Uber, ce qui est une innovation. Le roi Salmane, lors de son actuelle visite en Asie, a évoqué aussi un investissement de 25 milliards de dollars en Indonésie et il a adressé une lettre au Premier ministre malésien pour lui exprimer sa « fierté » pour le modèle de développement de la Malaisie, un modèle de développement d’un pays musulman qui « fonctionne » plutôt bien dans la mondialisation et la modernité, une référence apparemment  souhaitée par le roi Salmane pour son propre pays, à l’horizon 2030, même si ce modèle malaisien n’est pas transposable en Arabie saoudite dont la moitié de la population a moins de 25 ans ».

Le royaume Saoudien qui perd de son influence au Moyen-Orient (en faveur de son ennemi juré dans la région, l’Iran, après la normalisation des relations diplomatiques de ce grand pays chiite avec l’Occident, mais désormais remise en cause par l’administration Trump) et qui est embourbé dans une guerre inutile et oubliée au Yémen, cherche un appel d’air en Asie, « une démarche, nous apprend Olivier Appert, qui coïncide avec la volonté chinoise de reconstituer une  nouvelle « route de la soie » qui partirait de la Péninsule arabique et traverserait notamment la Turquie, l’Irak, la Syrie, le Pakistan, la Birmanie jusqu’à la Chine. Cette nouvelle « route de la soie »   (terrestre et maritime) est un message que la Chine a voulu adresser, dès l’automne 2015, à l’Occident pour lui signifier que les flux économiques ne se feront désormais plus sous son leader-ship, et que la Chine allait initier de nouveaux flux économiques de l’Est vers l’Ouest. Selon Pékin, plus de 500 milliards de dollars vont être investis dans cette nouvelle « route de la soie » (dont 50 milliards pour l’Arabie saoudite) qui va profiter à tous les pays qu’elle traverse. Il faut souligner que 80 % des musulmans de la planète habitent le long de cette « route de la soie » qui est d’ailleurs musulmane, historiquement. 20 millions de musulmans vivent en Chine, dont une majorité dans l’extrême-ouest, formant la communauté des Ouïghours ». La Malaisie, de son côté, a exprimé, depuis des années, son désir de s’intégrer davantage dans ce monde musulman en quête de développement et de modernité (par exemple, la charia est prise en compte dans la loi financière de ce grand pays musulman d’Asie).

En avril 2016, le vice-prince héritier du royaume, Mohammed ben Salmane a dévoilé un plan ambitieux de diversification et de modernisation de l’économie saoudienne, (appelé « Visions 2030 ») pour réduire sa dépendance au pétrole et l’adapter à la nouvelle donne énergétique caractérisée par un prix du pétrole bas. Les réserves financières de l’Arabie saoudite sont estimées actuellement à 650 milliards de dollars alors qu’elles étaient, il y’a 1 an et demi seulement, évaluées à presque 800 milliards de dollars. Pour Benaouda Abdeddaïm, « Il y’a un risque que l’essentiel des réserves financières saoudiennes soient phagocyté, en quelques années, par les programmes sociaux.  Une société de courtage de Ryad a prévu un taux de croissance de 0,2 % pour 2017, qui ne couvrira pas les besoins, ajouté à un déficit important et une inflation qui risque de déraper. La situation économique de l’Arabie saoudite s’est fortement dégradée avec un déficit budgétaire qui atteint 15% du budget total, alors que l’excédent était de 15% en 2012. Ce sont 80 millards de dollars qui sont prélevés chaque année dans les réserves financières pour couvrir les dépenses. Est-ce la fin de l’Etat-providence dans ce pays? 70 % des Saoudiens actifs travaillent dans le secteur public et ils ne sont pas prêts à accepter un emploi dans le privé qui les paient 5 à 6 fois moins pour un effort accru ».

Si les cours du pétrole ne remontent pas, la situation économique et sociale risque de se détériorer en Arabie saoudite, d’autant plus que « le plan de modernisation de l’économie du pays, « Visions 2030 », est ultra-dirigiste et a été élaboré par des étrangers (les groupes « Mc Kenzy » et « Boston consulting ») qui ne connaissent rien aux contraintes et pesanteurs du royaume », précise madame Fatiha Dazi-Heni. « Pour financer son développement et attirer de nouveaux investisseurs, l’Arabie Saoudite, qui produit plus de 10 millions de barils de pétrole/jour, soit 10% de la consommation mondiale, a décidé de vendre un peu moins de 5 % de sa compagnie pétrolière d’Etat, l’Aramco, à l’occasion de sa prochaine introduction en bourse. L’Aramco, la première société pétrolière du monde, était évalué, dans un premier temps, à 2000 milliards de dollars. Mais l’agence Bloomberg a laissé filtrer dernièrement une évaluation à 400 millards de dollars, soit le 1/5 de ce qui était annoncé au départ ».

Cependant, les Saoudiens, s’ils tournent leur regard de plus en plus vers l’Asie, n’oublient pas leur relation privilégiée (sinon leur allégeance) envers Washington. « Par exemple, rappelle Benaouda Abdeddaïm, s’ils ont décidé d’associer deux grandes banques chinoises au processus d’introduction de l’Aramco en bourse, ils ont fait appel également aux deux banques-conseils mastodontes de Wall-street, « J.P. Morgan » et « Stanley Morgan », proches de l’administration du Président américain Donald Trump », un chef d’Etat conservateur avec lequel ils espèrent renouer des liens étroits pour s’assurer la protection du puissant Oncle Sam! Les Saoudiens ont vécu comme un traumatisme les deux mandats de l’ancien président Barack Obama qui n’a montré aucune empathie pour l’Arabie saoudite ni d’intérêt pour le Proche-Orient en général, mais qui a tendu la main à l’Iran.

En conclusion, les intervenants du débat de « BFM business » ont concédé au roi d’Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz, une volonté de « secouer le cocotier » mais « la réussite de son plan de diversification de l’économie de son pays sera forcément impactée par l’évolution du prix du pétrole et passera certainement plus par l’Asie que par l’Europe et les Etats-Unis ».

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