L’opposition en Algerie

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L’OPPOSITION CONSTITUTIONNELLE
La Constitution du 23 février 1989, produite par un jeu de variables politiques internes et externes, arrivées à maturité, a, qu’on le veuille ou non, provoqué, avec son article 40 (5) portant liberté de création des associations «à caractère politique», une mutation de grande ampleur dans la doctrine et l’architecture de l’Etat algérien que le pouvoir avait déclaré, trois décennies de suite, inchangeables et valables en toutes circonstances. Pour la première fois dans l’Histoire du pays, l’opposition se voyait reconnaître par un dispositif — certes, fortement, balisé — le droit d’exister, de s’organiser, de se déployer, de faire connaître ses programmes et de prétendre à l’exercice du pouvoir par la voie des élections, sans autres limites que celles prévues par la loi sur les partis politiques, la loi électorale et la loi sur l’information adoptées par le Parlement.(6)
En posant cet élément de droit, formel, par lequel il laissait entendre que, plus jamais, le pouvoir d’Etat ne sera pris ni exercé par la force, le régime franchissait un pas historique tout en évitant de se remettre en question ou de se prêter à un quelconque exercice d’autocritique qui aurait accentué sa fragilité.
En revanche, et comme pour donner un gage de sa crédibilité, il annonce, en mars 1989, le retrait de l’ANP du Bureau politique et du Comité central du parti où celle-ci occupait, en contradiction avec ses missions constitutionnelles, des postes d’orientation qui la mêlaient, directement, à la gestion des affaires politiques.
Le président de la République cessa d’assumer la fonction de secrétaire général du FLN, imité par la haute administration dont la dépolitisation devait, aux yeux de la direction – avec l’abrogation de fait de l’article 120 des statuts de l’ex-parti unique – garantir, ne serait-ce que symboliquement, la neutralité des démembrements de l’Etat inscrite dans le nouvel ordre institutionnel.
Avant de procéder – ainsi que cela avait été le cas pour l’opposition historique – à la caractérisation de l’opposition légale par le balayage de ses composantes, de son organisation, de ses bases, de son implantation, de ses programmes et de ses moyens d’expression et à l’étalonnage de ses identités et de ses capacités — réelles ou supposées — à gouverner, il ne serait pas superflu de la situer dans le contexte national et international où elle était apparue et de mesurer les conséquences les plus visibles et les plus significatives dont elle s’accompagna tout de suite.
En théorie, l’Algérie capitalisait, là, un acquis de qualité indéniable dans la modernisation de son Etat et s’acheminait, en toute logique, vers une gouvernance régie par le seul droit.
En s’engageant sur cette voie, elle acceptait de procéder à une double rupture grosse de profonds bouleversements dans la hiérarchie des idéologies et des acteurs politiques du pays : • elle clôt l’ère du socialisme et de l’unicité de l’Etat et du parti, une tranche d’Histoire dominée par les idées de gauche, le tiers-mondisme et le non-alignement et en ouvre une autre à laquelle s’invitent, dans un scénario en train de s’écrire, l’islamisme politique, le libéralisme et deux forces sociales émergentes, la bourgeoisie du bazar et la bourgeoisie traditionnelle de connivence ou en concurrence – c’est selon – avec la bourgeoisie d’Etat (7) ;
• conséquence directe : elle délégitime les critères «révolutionnaires» d’accès aux fonctions de commandement politique et en fixe de nouveaux soumis – en principe – aux règles du suffrage universel.
Si l’Etat algérien s’était attaqué à ces deux forteresses, c’est qu’il y avait été encouragé par un environnement international favorable.
Il n’en aurait pas été, autrement, si, dans une ambiance survoltée de passation des pouvoirs planétaires, le capitalisme financier ascendant n’avait pas accouché de la mondialisation, un système déstabilisateur des Etats-nations qui se solde par :
• l’exclusion de ce qui restait de l’Union soviétique du gouvernement du monde ;
• la décomposition du mouvement des pays non alignés par la dislocation de la Yougoslavie, un de ses premiers Etats fondateurs ; des reclassements géostratégiques qui vont générer deux effets collatéraux :
– l’émancipation des minorités nationales et des particularismes culturels dans les Républiques musulmanes de l’ex-URSS et, aussi, en Bosnie Herzégovine, en Serbie, en Croatie, au Monténégro, en Albanie, au Proche-Orient et ailleurs dans le monde ;
– la fermeture de ce que les idéologues occidentaux avaient appelé la parenthèse des nationalismes arabes considérés comme les excroissances artificielles des luttes anticoloniales et leur remplacement par l’islamisme victorieux des Soviétiques en Afghanistan dans ce qui fut la dernière séquence militaire de la guerre froide Est-Ouest.
C’est dans ce bouillon de culture que fermentèrent, en Algérie, le libéralisme bazariste et son bras politique, l’islamisme, prêchant le salafisme, reconnu comme le seul fondement du gouvernement des hommes conforme à la «Tradition».
C’est dans le même bouillon de culture — mais avec des antécédents plus anciens — qu’écloreront les particularismes culturels détonateurs des crises qui secoueront les débuts du premier mandat du Président Chadli Bendjedid.
Le surgissement et l’évolution simultanés de ces deux mouvements socio-idéologiques furent révélateurs du déplacement des centres de gravité sur lesquels s’étaient construits les grands équilibres de la société algérienne.
Insoupçonnés, trente années plus tôt, parce que le régime pensait avoir désamorcé ces bombes à retardement par la sacralisation des «constantes nationales», voilà que la cristallisation de ces deux courants autour de la religion et de la revendication linguistique et culturelle —le ventre mou de la société algérienne — se prit à réveiller les vieux démons du subconscient national censés avoir été exorcisés par des compromis définitifs s’avérant, en bout de course, peu durables parce que artificiels.
Il ne fallait donc pas s’étonner de ce que les premiers partis à demander leur agrément et à occuper, à part entière, dès février 1989, la scène politique pluraliste naissante furent le FIS (Front islamique du salut) et le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), l’incarnation des deux nouveaux pôles antagonistes du débat politique et idéologique national.
Le naufrage de la nomenklatura de l’Etat et de l’ex-parti unique engluée dans la corruption, incapable de proposer une alternative médiane, crédible, fit le reste, précipitant le pays dans une situation à l’issue imprédictible.
• Et ce qui devait arriver arriva : un enchaînement d’évènements annoncés, symptomatiquement, à quelques années d’intervalle, par l’assassinat de Kamel Amzal à la Faculté de droit de Ben Aknoun, par la montée au maquis de Bouyali, le déserteur de l’ANP, converti au prosélytisme des prédicateurs de Riyad, et par la mort de Sid-Ali Benméchiche, le reporter de l’APS envoyé en mission de couverture de la marche des islamistes à Bab-El-Oued.
Face à la dynamique de cette déferlante, l’équilibre entre les extrêmes, entre la «droite» et la «gauche», entre le «courant franco-communiste» et la pensée islamique des séminaires de Mouloud Kassem, maintenu, à bout de bras, durant 10 ans, par Houari Boumediène, dans une tentative de syncrétisme des plus improbables, n’ayant plus de quoi se nourrir — sevré de la protection du grand frère soviétique en difficulté — se fracassa.
Incomplète et sujette, de part et d’autre — Etat et opposition — à des surenchères et à des interprétations transgressives, la loi des lois finira, bientôt, par être vidée de sa substance et par montrer ses limites.
Dans le même prolongement, ses textes d’application — loi électorale et loi sur les partis — dévoileront les véritables intentions du pouvoir : reprendre d’une main ce qui fut cédé de l’autre après la restauration d’une autorité espérée la plus proche possible.
En l’espace de quelques mois, soixante «associations à caractère politique» sont agréées. Réparties entre formations islamistes, formations identitaires, formations de gauche, formations des personnalités en rupture de ban avec le FLN et formations-écrans créées par les laboratoires spécialisés dans la fécondation in vitro, elles vont fournir, chacune à la mesure de son audience et de ses moyens, les éléments d’une alchimie hallucinante dont le seul résultat envisagé, avec certitude, était le dévoiement d’une expérience bien partie pour échouer.

A- la mouvance islamiste
L’islamisme politique en Algérie n’a pas été le fruit d’une génération spontanée. Il a pris racine et s’est développé à partir de plusieurs souches-mères plus ou moins anciennes.
• La première est à rechercher dans la place prépondérante occupée par l’islam dans la superstructure des Etats musulmans du Maghreb central et plus proche de nous, dans celle de l’Etat de l’Emir Abdelkader, en particulier, dans l’enseignement et l’exégèse de la culture spirituelle traditionnelle — tendanciellement soufie — missions dévolues à l’un de ses avant-postes de médiation sociale les plus influents : les zaouïas.
• La seconde branche généalogique à laquelle se rattache l’islamisme politique algérien est le mouvement de la Nahda, lancé dans les années 30 par cheikh Abdelhamid Ben Badis, au contact des pères de la renaissance musulmane, cheikh Mohamed Abdou, cheikh Djamel Eddine El-Afghani, Chakib Arslane et Rashid Réda qu’il rencontrait, fréquemment, à la Mecque.
• La lecture rationaliste de l’Islam proposée par Malek Benabi, Rédha Houhou, Ali El-Hamamy, le Dr Ahmed Aroua et le Dr Taleb Ahmed El-Ibrahimi, disciples de l’Afghan Nedjmeddine Bamatte et du Pakistanais Ali Djinah est, elle aussi, à comptabiliser parmi les contributions à la gestation et à l’agrégation de la mouvance fondamentaliste bien qu’infime et contestée par les orthodoxes.
• La djazaâra, comprise comme un effort interne d’interprétation du dogme sunnite dans le sens d’un ijtihad national, est également créditée d’une part de paternité dans la constitution de la mouvance, en association avec le réseau caritatif et les tribunes prosélytistes ouvertes dans les innombrables mosquées «libres» du pays.
• A ces sources endogènes, s’ajoutent celles qui sont à répertorier à l’extérieur, avec, en pole position, le wahhabisme, découvert par les Algériens à la faveur de leurs pèlerinages répétés à La Mecque où ils prirent connaissance, en direct, de ce rite rigoriste et spartiate, annoté et glosé par El-Ghazali, El-Qardawi, El-Kechk, El-Albani et Aboubakr El-Djazaïri, les élèves de Hassen El-Banna, de Sayed Kotb et d’Ibn Taymia, l’icône du puritanisme.
La mouvance n’atteignit le stade supérieur de son accomplissement et ne révéla sa nature hégémonique et ses ambitions expansionnistes internationales — assises sur la puissance financière d’un nombre incalculable de banques, d’entreprises de trading et d’associations de charité — que lorsqu’elle entra en guerre, au nom du djihad, contre le communisme en Afghanistan. Elle mobilisa, au service de cette cause, des milliers de combattants dont de jeunes Algériens, endoctrinés par une propagande écrite et audiovisuelle diffusée à grande échelle ici et dans le monde.
• S’il est, incontestablement, établi que la mouvance islamiste ne fut pas une création ex-nihilo, elle ne se distingue pas, non plus, par son homogénéité.
Les sources et les apparentements énumérés, ci-dessus, recoupent les diverses tonalités qu’elle étale sur une gamme variée de chapelles qui vont de la plus radicale à la plus «modérée».
Depuis leur légalisation à partir de 1989, on en dénombre une vingtaine. Les mieux implantées dans le corps social, ou entendues comme telles, sont : le FIS (Front islamique du salut), Hamas (Harakat Moujtamaâ El-Silm, aujourd’hui MSP : Mouvement de la société pour la paix), En Nahda, El-Oumma, autour desquelles s’est aggloméré un kaléidoscope de microsomes nés de schismes ou de redressements comme El-Islah et El-Adala (Front pour la justice et le développement), le FC (Front du changement), TAJ (Tajamoû amal El-Djazaïr), le PJD (Parti de la liberté et de la justice), etc.
A la direction et à l’animation de ces diverses obédiences se sont retrouvées plusieurs personnalités qui firent leurs classes à l’Université d’Alger et à celle des sciences islamiques Emir-Abdelkader de Constantine, avec des stations, plus ou moins longues, en Arabie Saoudite, dans les pays du Golfe, en Egypte et aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suisse et en France.
Les plus connus étaient Abdelatif Soltani, Ahmed Sahnoun, Abassi Madani(8), El-Hachemi Sahnouni, Mahfoud Nahnah, Abdallah Djaballah, Ali Benhadj, Mohamed Saïd, Abdelkader Hachani, Benazouz Zebda, Ahmed Merani, Mohamed Bouslimani, Abdelkader Guechi, Ali Djeddi, Saïd Makhloufi, Tahar Belakhdar, Abdallah Anas, Rabah Kebir, Aboudjerra Soltani, Abdelkader Boukhamkhem, Kamel Guemazi, l’Imam Cheradi, Sassi Lamouri, Amar Ghoul, Abdelmadjid Menasra, Amar Dhina, Anwar Haddam, Mohamed Amokrane, Ahmed Dane…
Théologiens ou apôtres de la Daâwa, d’un niveau de connaissances des textes sacrés et de leurs exégèses très inégaux, comparativement à celui de leurs homologues palestiniens ou tunisiens cheikh Yacine, Ismaël Henaya, Abdelaziz Errantissi, Rached El-Ghannouchi, ils étaient, par leur formation et leurs inclinations doctrinales, différents les uns des autres, ne s’accordant que sur un seul point : l’instauration du khalifat fondé sur la charia et la choura, la délibération collective des docteurs de la loi, un programme assorti du rejet explicite de toute charte et de toute Constitution.
Les divergences qui les séparaient n’éclatèrent au grand jour qu’au moment où il fallait se déterminer, clairement, par rapport au mode opératoire à privilégier pour conquérir le pouvoir. C’est à cet instant que vola en éclats leur harmonie de façade.
Dès lors, s’opposèrent, ouvertement, deux pôles distincts : le pôle des Frères musulmans – minoritaire – et le pôle du front des extrêmes prêt à entrer en conflit violent avec le pouvoir après qu’il eut mis le pied à l’étrier de la revendication démocratique de 1988 qu’il récupéra et subordonna à son projet.

1- Le front islamique du salut
L’Histoire politique contemporaine est riche d’exemples de partis propulsés au faîte du pouvoir par la démocratie, et qui, sitôt installés à ses commandes, se retournent contre elle.
Le NPD (Parti national socialiste) allemand en fut le cas d’école le plus illustratif. Le FIS — du moins, de ce point de vue- là — allait l’être en Algérie, en déclarant la démocratie «impie», à peine agréé par le gouvernement.
Pourquoi un parti qui voulait être le porte-parole des revendications d’un pan de la société acquis à sa vision politico-religieuse était-il passé de l’autre côté de la barrière de l’action légale et pacifique pour succomber à la tentation de la désobéissance civile, l’intimidation et la menace, tout le contraire de ce à quoi il avait souscrit ?
• La raison en est simple : elle tient, pour une grande part, à la carte génétique de ce parti né de la crise économique et morale, un parti qui avait, en très peu de temps, fédéré et exploité, habilement, tous les mécontentements cumulés, durant plusieurs décennies, par une société avide de revanche.
• Plébéien, composite — hybride ? —, il avait, pour lui, le nombre, l’espace et une scène disponible — les mosquées «libres» — d’où il pouvait confessionnaliser l’offre et la demande sociales sans être craint d’être contredit parce que «dépositaire» de la parole de Dieu.
L’amalgame entre religion et politique venait – une première en Algérie – d’être transformé en mode majeur de la manipulation populiste.
Le FIS n’entrait, pourtant, dans aucun des schémas modélisés par l’organisation des Frères musulmans pour s’emparer du pouvoir.
Il ne ressemblait à aucune autre formation ni par sa composante sociale et militante ni par son implantation géographique. Dès le départ, il s’était capillarisé à travers un spectre très étendu de clientèles, pas forcément motivées par des considérations religieuses ou mystiques. Celles-ci affluaient de plusieurs classes sociales et catégories professionnelles, sources du plus clair de ses contingents de militants et de sympathisants parmi lesquels on recensait :
– les djihadistes revenus d’Afghanistan ;
– les commerçants du bazar en quête d’un laissez-passer hallal absolvant leurs activités illicites ;
– les pensionnaires des mosquées «libres» ;
– les enseignants de l’école fondamentale et du cycle secondaire ;
– les étudiants des instituts d’études islamiques ;
– les discriminés arabophones privés d’un statut social valorisant par une administration contrôlée par les francophones ;
– les travailleurs des entreprises publiques mécontents de la gestion de leurs cadres dirigeants ;
– les victimes des exactions de l’administration corrompue ;
– les citoyens révoltés par l’étalage des signes extérieurs de richesse de la nomenklatura ;
– les chômeurs et les occasionnels du travail déguisé… Bref, tous les concernés par le ras-le-bol social, moral et économique généralisé du peuple.
• L’implantation géographique du parti fut tout aussi large et profonde. Elle recouvrait les villes, les villages, les banlieues, les quartiers populaires où il était loisible de recruter, par le canal de l’action sociale, les populations les plus précarisées.
Il y avait, là, les favelas et les bidonvilles de l’Algérie rurale et urbaine du Centre : Baraki, Larbaâ, Chrarba, Khemis-El-Khechna, Zemmouri, les Eucalyptus, Sidi Moussa, Gué-de-Constantine, Oued Yaïch, Khraïcia, Béni Mered, Si Mustapha, la cité la Montagne, Bachjarrah, Bab-El-Oued, La Casbah, Leveilley, Bentalha, Raïs, Béni Messous, Boumerdès, Bouira, Sidi Ali-Bounab, les survivances des îlots messalistes du général Bellounis dans l’Ouarsenis à Médéa, Aïn-Defla et Chlef ; ceux du Constantinois : Bkira, Chaâbat Ersas, Faubourg Lamy, El-Menia, Djebel El-Ouahch, El-Milia, Grarem, Taher, Jijel, Zighout Youcef ; ceux de l’Oranie : Sidi El-Houari, Basetta, Relizane, Haï Echakala, Tiaret ; ceux du Sud : Guemmar, El-Oued, Laghouat…
La «ferveur» qui entourait le parti était entretenue dans les mosquées Essouna de Bab-El-Oued, Ibn Badis de Kouba, El-Khoulafa Errachidine d’El-Biar et Emir Abdelkader de Constantine, par une armada de prêcheurs qui ne reculaient, dans leurs discours, devant aucun artifice de conditionnement pourvu qu’il provoquât le «khouchoû» quand, de leur côté, les chouyoukh plus «modernes» actionnaient laser et nouvelles technologies de la communication pour envoûter les esprits.
Fort d’une telle organisation, ramifiée au plus profond du pays, et assuré d’un financement extérieur — Arabie Saoudite et Iran — intarissable, le FIS déborda, rapidement, les limites du périmètre tracé par le pouvoir. Il était devenu un puissant parti qui parlait haut et fort, doté d’un journal — El-Mounqid — largement diffusé, coordonné par Salah Gouami, un des rédacteurs en chef de la chaîne de télévision publique.
Deux images ont été retenues à cet égard par l’Histoire de cette période :
– celle de l’inscription au laser dans le ciel du stade du 5-Juillet du nom d’Allah devant une foule hypnotisée, en pleurs ;
– et celle de Ali Benhadj, le vice-président du parti, en uniforme militaire réclamant, sur les hauteurs des Tagarins, à Khaled Nezzar, ministre de la Défense, en costume civil, l’intervention de l’Algérie aux côtés de Saddam Hussein, dans la première guerre du Golfe.
• Une année, seulement, avait suffi au parti pour passer, avec succès, son premier examen probatoire — les élections locales de 1990 — au terme desquelles il rafla la présidence de 953 assemblées communales et de 32 assemblées de wilaya.
Dopé par cette consécration, non contestée, il lance une grève insurrectionnelle qui fut sur le point d’échouer, par manque de suivi, si le gouvernement Hamrouche n’avait décidé – alors qu’il disposait d’un avantage favorable – d’autoriser le stationnement des phalanges du parti, rameutées, de partout, sur les principales places publiques de la capitale.
Le virage de la crise fut pris, à ce moment-là. Avec ce coup de poker bluffant, le parti obtint que le scrutin, prévu pour le mois de juin, soit repoussé à décembre et que le découpage électoral — estimé avantageux pour le FLN — soit révisé par le gouvernement Ghozali — successeur de celui de Hamrouche — qui s’empressa de promettre des «élections propres et honnêtes».
– Vingt-cinq années après ces évènements, les historiens en sont, encore, à s’interroger sur les raisons cachées de la fulgurante ascension de ce parti facilitée — se doutent-ils — par la délivrance d’un agrément dont ils se demandent à quoi le devoir : une erreur d’évaluation, une manœuvre du «cabinet noir» ou l’exécution d’une feuille de route mitterrandienne ?
En l’absence de documents authentifiés et de témoignages fiables des protagonistes de la crise, le mystère demeure entier.
– Quoi qu’il en soit, retenant sa respiration devant le face-à-face ANP-FIS, préjugé létal, l’Algérie était au bord de l’implosion. Elle était, cependant, loin de se douter que, bientôt, elle sera happée par le souffle apocalyptique d’un enfer dont elle se demande, aujourd’hui, comment elle a pu en sortir, debout, privée de 200 000 de ses enfants, paysans, ouvriers, intellectuels, journalistes, syndicalistes, femmes, une meurtrissure qui laissera des stigmates incicatrisables dans la conscience nationale…
• L’évènement qui mit le feu aux poudres est fourni par l’interruption du processus électoral décidé le 11 janvier 1992 par le président Chadli Bendjedid, démissionnaire — remplacé par le HCE (Haut-Comité d’Etat, institution extraconstitutionnelle) après que le FIS eut remporté 188 sièges au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, loin devant le FFS (21 sièges) et le FLN (16 sièges), un score — 3 millions d’électeurs sur 13 — plus faible que celui obtenu aux élections locales et un taux d’abstention record du corps électoral, étant prévu que ce dernier était appelé à se prononcer, au 2e tour, sur plus de 170 sièges en ballottage.
Aussitôt, les Assemblées populaires communales et de wilaya qui avaient apporté à leur parti un soutien logistique et administratif illégal non dissimulé sont dissoutes et remplacées par les DEC (Délégations exécutives communales). Les députés élus et les cadres du Front du salut sont, immédiatement, arrêtés et, pour certains, déportés dans les camps du Sud. Auparavant, Abassi Madani avait été emprisonné à Blida, en compagnie de son vice-président Ali Benhadj, tous deux condamnés par la cour militaire en juillet 1992 à 12 ans de réclusion, sous le chef d’inculpation de «complot contre l’autorité de l’Etat». Abdelkader Hachani, mandaté par le congrès de Batna pour assurer la relève, prit les rênes du parti au nom d’une de ses composantes, la Djazaâra, supposée être la moins radicalisée.
Seulement voilà, le Rubicon avait été franchi car, à partir du moment où une opposition politique appelle ses partisans à recourir à la force pour faire valoir un droit fondé ou prétendu, elle cesse d’être politique et devient armée. Ainsi en avait décidé le Haut-Commandement militaire.
Ce fut au bord de cette ligne de démarcation que se termina une histoire et débuta une autre, celle qui, commencée par l’attaque de la caserne de Guemmar et l’assassinat de six policiers à la rue Bouzrina à Alger, plongera le pays dans un engrenage qui lui vaudra de vivre un des épisodes les plus sanglants de son Histoire postindépendance, une hécatombe humaine dont les Algériens, abandonnés par le monde entier, furent les seuls à en supporter la lourde chape.
• Il serait fastidieux d’entrer, ici, dans les détails militaires de cette guerre qui déchira des millions de familles et de foyers. Chaque Algérien en connaît le triste déroulement pour avoir été touché par son feu.
Ce qu’il serait plutôt intéressant d’analyser, en accord avec l’hypothèse de travail proposée, en préambule, par la présente monographie, ce sont les raisons qui ont poussé l’ANP à user de la manière forte à la place du dialogue ainsi que conseillé par certaines parties prenantes au traitement de la question.
Le rôle joué par l’ANP dans ce drame national est de notoriété publique. S’étant, de nouveau, mêlé de la gestion des affaires politiques à laquelle elle avait renoncé, de plein gré, en 1989, elle s’exposa à un feu roulant de critiques dont la plupart soutenaient qu’il eut fallu qu’elle appuyât «le choix du peuple» et qu’elle laissât l’expérience «démocratique» se poursuivre et voir venir avant d’agir aussi abruptement.
Les défenseurs de l’intervention révélèrent que l’institution militaire avait rassemblé, suffisamment, de données considérées comme éminemment attentatoires à la sécurité, à l’intégrité et à l’unité de la nation et de l’Etat, pour passer à l’action, de façon aussi prompte que radicale.
• Lorsqu’ils déroulèrent, en effet, le film précédant l’appel au djihad du FIS qui fut, avant et après sa dissolution, ouvertement, assumé et mis à exécution par une kyrielle de groupes armés – MIA, Fida, GIA, GSPC, AIS, Aqmi – durant dix années, ils relèvent deux éléments d’appréciation qui avaient lourdement pesé dans la décision de l’état-major de l’armée qui les estima inquiétants au plus haut point.
– Le premier est lié à la négociation, indirecte, engagée, à son insu, par le président Chadli Bendjedid avec le FIS sous les auspices de Ahmed Taleb El-Ibrahimi qui attestera, plus tard, sur la chaîne qatarie Al Jazeera de la réalité des contacts établis entre Abdelkader Hachani et un des parents — non identifié — du chef de l’Etat.
Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, le FIS aurait, au cours de ces négociations secrètes, abandonné l’idée de présider le gouvernement – même majoritaire – se contentant de demander que lui soient attribués les seuls ministères de l’Education, de la Justice et des Affaires religieuses.
D’après d’autres sources, des tractations similaires furent conduites avec Abbassi Madani par Abdelhamid Mehri et Abdelaziz Belkhadem, tous deux proches du chef de l’Etat et préconisateurs d’une solution politique.
On ne retrouve, cependant, dans les mémoires du président Chadli Bendjedid aucune confirmation de ces assertions.
Mais rien, non plus, ne les contredit si on examine la tournure prise, juste après, par les évènements.
Le Président était vraisemblablement tenté de jouer le tout pour le tout afin de sauver l’expérience «démocratique» dont il pensait être le père et voulait entrer dans l’Histoire avec cette qualité, fut-ce au prix d’une cohabitation aventureuse.
Pour ce faire, il ne voyait d’autre alternative que de s’émanciper de la tutelle de l’armée et de rouler — pour la première fois — pour son propre compte, ce à quoi travaillait de son côté le Secrétaire général du FLN qui envisageait de faire sortir son parti de «la maison de l’obéissance» et d’en user comme d’un contrepoids à l’institution militaire. Ce qui aurait équivalu à un retour à la case départ, celle du PPA -MTLD qui, pour Abdelhamid Mehri – absent volontaire de la réunion du groupe des 22 – était la seule matrice politique valable de la Révolution et non, peut-on en déduire, l’OS, l’aile militaire du parti : une réminiscence des vieux débats du mouvement national et des polémiques autour de la Plateforme de la Soummam, qui en disait long sur la persistance des divergences de fond entre militants politiques et militants en armes.
– Le second point qui avait fait pencher le fléau de la balance du côté de l’option de l’intervention fut le refus cassant du président François Mitterrand d’avaliser l’annulation du scrutin avec son «il faut» péremptoire, très mal perçu par les autorités militaires, une réaction identique à celle provoquée par la suggestion du roi Hassan II du Maroc exhortant Alger à aller au bout de l’expérience dans une Algérie qui aurait tout à gagner à se transformer en «laboratoire» pour vérifier si l’islamisme était soluble dans la démocratie ou pas.
Ces négociations et ces conseils «amicaux» prodigués par des parties extérieures au conflit, l’ANP les avait reçus comme du grain à moudre apporté à la machine du FIS, un parti décrit comme négateur de Novembre et de la nation placée dans la hiérarchie des référents en dessous de la ouma. Ces renseignements avaient, en tous les cas, paru pour ce à quoi ils renvoyaient réellement : les signes précurseurs d’une opération de déstabilisation de l’Etat et de l’armée, elle-même, d’une gravité exceptionnelle. Le temps n’était plus aux atermoiements – avait-elle tranché — mais à l’action.
• L’action fut, donc, pour la quatrième fois dans l’Histoire de l’Algérie indépendante, endossée par l’armée dans le but, cette fois-ci, de «sauver la République menacée d’islamisation», une problématique tout à fait différente de celles de 1962, 1965 et 1988.
Ce n’était pas, non plus, le même commandement de l’armée qui s’autosaisissait de cette tâche tout aussi messianique que les précédentes : c’était un nouveau commandement constitué par les officiers que le président Houari Boumediène avait choisis parmi les anciens transfuges de l’armée française et qu’il avait couvés de sa bienveillance parce qu’il y avait détecté de meilleurs techniciens de la modernisation de l’institution que les anciens chefs paysans de l’ALN dont il se délia définitivement, en 1967-1968, du compagnonnage «déphasé»…
B. M.
(à suivre)

NOTES :
(5) – «Le droit de créer des associations à caractère politique est reconnu. Ce droit ne peut, toutefois, être invoqué pour attenter aux libertés fondamentales, à l’unité nationale, à l’intégrité territoriale, à l’indépendance du pays et à la souveraineté du peuple.» Article 40 de la Constitution de la RADP du 23 février 1989.
(6) – Loi sur les partis politiques du 19 décembre 1990 amendée le 12 janvier 2012, puis le 18 juillet 2016.
– Loi électorale du 3 avril 1990 amendée le 18 juillet 2016.
– Loi sur l’information du 3 avril 1990 amendée le 18 janvier 2012.
(7) – Lire le chapitre «La genèse des capitalismes algériens» in. Les Présidents algériens à l’épreuve du pouvoir 2015 Casbah Editions.
(8) – Né à Sidi Okba le 28 février 1931, ancien élève d’une medersa ulémiste, Abassi Madani fut militant du PPA-MTLD, incarcéré dès les premiers mois de la Révolution de 1954 à la prison de Barberousse.
A l’indépendance, il est député du FLN à l’APN et milite dans plusieurs associations islamiques avec cheikh Ahmed Sahnoun et Abdelatif Soltani. Détenu entre 1982 et 1984 pour avoir revendiqué l’instauration de la charia, il fonde le FIS (Front islamique du salut) le 18 février 1989, à la mosquée Essouna de Bab-El-Oued.
Il lance un appel au djihad en 1991. Arrêté en compagnie de Ali Benhadj, il est condamné par la Cour militaire de Blida où il refuse, à la demande du Président d’Etat, Liamine Zeroual, d’inciter les groupes armés à cesser leurs actions terroristes.
Il est, en 1997, placé en résidence surveillée à Djenane El-Muphti, à Alger, puis libéré par le président Abdelaziz Bouteflika, en 1999, lorsqu’il cautionna, dans un message public, la décision de Madani Mezrag de signer la reddition de l’AIS (Armée islamique du salut).
Il est, définitivement, élargi en 2003. Depuis, il vit au Qatar.

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