RESSENTI D’UNE VISITE AU CHÂTEAU D’AMBOISE

Le jardin d’orient du château d’amboise : îlot d’accueil ou d’oubli d’un pan de notre histoire ?

C’est dans ce jardin que reposent vingt-cinq personnes de la suite de l’émir Abdelkader décédées entre 1848 et 1852. Ils étaient quatre-vingt-dix-sept à embarquer en cette fin de journée du 24 décembre de l’an 1847 sur « Le Solon » ce vaisseau battant pavillon français qui était venu les chercher au port de Ghazaouet. Quinze garçons et filles, vingt et une femmes et soixante et un hommes. L’émir était accompagné de ses trois épouses, dont Kheïra, la mère de ses trois enfants Mohamed, Abdellah et Khedidja. Il était accompagné de sa propre mère, Lalla Zohra, de son frère Mustapha, de sa sœur Zohra et du mari de celle-ci, le lieutenant Mustapha Ben Thami.

Les autres familles étaient celles de ses proches adjoints, Kaddour Ben Allel, Mohamed Ben el-Kébir, et de son secrétaire particulier, Kaddour Ben-Rouila. Après avoir accepté de déposer les armes, à la seule condition de pouvoir s’exiler en Palestine ou en Égypte avec les siens, l’émir et ses compagnons s’apprêtaient cette nuit-là à partir pour le Moyen-Orient. Cette promesse lui en avait été officiellement faite par le quatrième fils du roi de France, Louis-Philippe, le duc d’Aumale. Mais après une traversée très éprouvante, nous apprend l’historienne Amel Chaouati – auteure du livre : « les Algériennes du château d’Amboise », Édition Sédia, 2016 – ce n’est pas en terres d’Orient qu’ils débarquèrent comme promis, mais en France où ils seront enfermés sous bonne garde près de cinq longues années – trois mois à Toulon, sept mois à Pau, puis quatre ans au château d’Amboise dans la région Centre-Val de Loire et précisément en Touraine-, jusqu’à ce que le prince président, Louis Napoléon Bonaparte annonce leur libération en octobre 1852. L’émir et ce qui reste de sa famille et de sa suite pourront alors s’exiler en Turquie le mois suivant, avant de s’établir trois années plus tard à Damas. Il s’installa dans la maison que le mystique andalou Ibn Arabi et maître du soufisme occupa quelque six siècles plus tôt.

C’est ce pan d’histoire qu’on a voulu effacer de nos mémoires respectives, sans doute en partie parce qu’il s’inscrit entre reddition forcée d’un homme d’honneur, notre émir voulant bien croire à la parole donnée par la France officielle supposée être une grande puissance, alors que l’ayant trahie in fine, pour n’avoir pas respectée son engagement. C’est à cet aspect que s’intéresse en priorité l’historienne Amel Chaouati et avec beaucoup de compassion, aux souffrances endurées par ces femmes qui furent arrachées brutalement à la vie bédouine de leur pays pour se retrouver dans une terre étrangère au rude climat où elles furent doublement recluses du fait de leurs traditions. Des femmes dont l’équilibre psychique et la santé physique furent très affectés et qui pour beaucoup payèrent de leur vie et de celle de leurs enfants en bas âge, nés pour la plupart en captivité dans ce château froid, baigné d’humidité de par sa proximité de la Loire, ce fleuve qui n’a rien de comparable à la Macta ou à Oued Chélif que les habitants de la smala de l’émir – cette « ville » itinérante qui lui permettait d’être mobile et d’échapper ainsi à l’armée française -, connaissaient bien.

RESSENTI D’UNE VISITE AU CHÂTEAU D’AMBOISE

C’est au hasard d’un échange, comme j’ai l’habitude de le faire avec mon ami Hadj Ahmed et non moins cousin, que j’ai eu à lire le texte émouvant qu’a écrit sa femme sur les « dépouilles oubliées du château d’Amboise ». De cet écrit qui prend la signification d’un hommage appuyé à la mémoire de ces algériennes et algériens oubliés, j’ai extrait par souci de partage et de transmission à nos lecteurs qui se doivent de connaître leur histoire, les passages qui rendent compte de la douleur ressentie par cette dame apparentée à la lignée des braves de la descendance de Yemma Gouraya, compatriote vivant avec sa famille en France, et qui sait ce que veulent dire les mots dignité et honneur.

« Le temps humide et froid nous dit-elle, semble participer à l’évènement, et représenter à sa façon une partie du décor de cette exposition dédiée à l’émir Abd el-Kader assigné à résidence dans ce château d’Amboise pendant quatre longues années (1848 à 1852) qui ont suivi sa reddition. Le château sentait l’humidité et le moisi, les salles profondes prolongées de hauts plafonds renforçaient cette sensation de vide, de solitude et d’isolement que l’on devine marquant le temps et le cœur des nombreux occupants, victimes collatérales d’un combat imposé et non choisi. »

Et d’ajouter : « J’ai cherché à retrouver toutes traces de vie, d’histoire, de paroles et de non-dits à travers le peu d’éléments exposés, témoins résignés d’une défaite, d’un affront, d’une soumission de corps mais pas de l’esprit qui nous renverraient forcément à nos propres incertitudes sur les nombreux viols subis : suites d’enfantements, naissances mais jamais reconnaissances par les violeurs, les pilleurs de rêves et d’innocence. Voilà donc la raison de ma venue à Amboise, de mon pèlerinage à ce château qui a enfermé les désillusions sans doute, les désespoirs de l’émir et de sa famille élargie, tribu, smala, transbahutée d’une terre d’exil à une autre. Je voulais voir de prés ses effets, les endroits où il aurait vécu, mangé, dormi, tenté de capter les traces de son souffle de valeureux guerrier, mais hélas vaincu et forcé de se rendre à la puissance coloniale. J’ai pourtant été déçue, restant sur ma faim car très peu d’éléments, de choses à mon goût pour dire le passé, la vie de tous les jours, hormis ce temps gris, humide et froid contrastant avec les jours lumineux et chauds laissés à Mascara, terre de chaleur et de soleil, étés animés et probablement bruyants de sonorités et de parfums. » Si cette dame a été déçue, c’est qu’elle attendait trop de cette visite, comme elle le confirme. J’ai espéré nous dit-elle: « retrouver des traces, persuadée que beaucoup de choses, témoins de la vie de l’émir à Amboise avaient été gardées, reliques d’un passé glorieux mais belliqueux de la puissance coloniale française en ces temps d’effervescence et d’arrogance. En cet instant de recueillement, devant ces tombes, surtout celles renfermant des dépouilles d’enfants fragiles, une expression arabe s’imposa à moi pour dire mon désarroi et ma stupeur. À la vue de ces tombes, dépouilles abandonnées, laissées là comme des offrandes au vainqueur, « le cœur m’en est tombé ». Dans sa colère elle s’insurge à sa manière, et dit au fond d’elle même dans un ultime questionnement : « émir, mon émir, comment as-tu pu abandonner tes morts, laisser derrière toi ces dépouilles lors de ton dernier voyage et exil vers l’Orient qui t’offrait soleil, parfums et sonorités si proches de ta terre natale ? »

Touchée au plus profond de son âme, cette compatriote nous confie : « Depuis cette première visite au château d’Amboise, chaque jour de repos, je surprends en moi une pensée, une envie folle et sourde de recueillement sur ces tombes dénudées en ces derniers jours d’automne, sans marguerites, ni galant de nuit, ni jasmin, ni basilic pour embellir et parfumer ces lieux, stèles sagement déposées là, exposées aux regards du visiteur inconnu comme sur un champ de bataille lorsque le vainqueur arbore sa prise de guerre : corps gisants, abandonnés dans un mouvement de repli par l’ennemi désormais vaincu. Mais ces dépouilles ont des noms inscrits en arabe sur leurs tombes abandonnées. Elles semblent revendiquer désespérément leur identité mais aussi la fin de leur assignation à l’exil et l’expatriation, arme suprême de la justice coloniale d’alors pour punir les résistants ; et quoi effectivement de plus terrible qu’une condamnation à ne plus revoir, sa terre, les siens ? »

« Enfants, ensevelis là, Khadidja, dont le nom m’est si familier, m’évoquant par métonymie amis et proches connus et appréciés : que faites-vous là dans ce terne carré ou jardin d’Orient dont je ne vois ni les couleurs ni les parfums en ces tristes jours d’automne ? Pourquoi vous a-t-on oubliés à la porte du château d’Amboise, vous, accueillis sur ces lieux par une rude journée d’hiver ? Etiez-vous trop lourds à porter sur les épaules des survivants graciés mais non pardonnés d’avoir tant résisté à l’arrivant, arrogant et conquérant prêt à tout brûler sur son passage ? » Et de poursuivre dans sa litanie, d’algérienne fière de ses origines, mais combien touchée par la désolation de ce lieu qui contraste avec la chaleur du pays natal pour nous faire cette confidence : « je suis venue sur les traces du passé de mon pays natal, des ancêtres de mes enfants que l’on disait tribu liée à l’émir, prenant place aux côtés du visiteur inconnu venu satisfaire sa curiosité intellectuelle et visuelle et me voilà devenue pleureuse, près de vos tombes oubliées, réprimant par pudeur l’envie de vous tendre la main, caresser ces pierres, vous rassurer, vous dire que vous n’êtes plus seules puisque je suis là en cette terre de Loire et combien je vous aime chaque jour et vous pleure. » N’est-ce pas là, une attitude déterminée à reconnaître à cette « fahla » bien de chez-nous ? Désemparée et impuissante face à ce malheur, elle nous confie : « Je restais là sans trop savoir ce que je pourrais faire ; comment venir en aide à ces dépouilles abandonnées, comment leur dire ma peine de les voir là, si seules. Je quittais le château troublée, la tête pleine de l’image de ces tombes, et le cœur bien triste. Je m’interrogeais tout au long de la route sur les raisons qui ont pu contraindre l’émir et ce qui restait de sa smala décimée par le froid et l’humidité à consentir de partir sans prendre les restes de leurs morts afin qu’ils reposent en paix sous la chaleur du soleil pour estomper le sentiment d’exil, de ruine et de délaissement. »

LE CHOIX DIFFICILE ET DOULOUREUX DE LA RAISON

Et non chère madame ! Cela n’était pas possible ! Et Quels puissent être votre ressenti et votre colère, je vous prie de ne point douter de l’honneur de cet homme émérite qui quinze années durant à combattu sans relâche la puissante armée française de l’époque ! De cet humaniste qui s’illustra à Damas en 1860 en sauvant des milliers de chrétiens maronites d’un massacre ! De cet érudit, disciple et digne héritier d’Ibn-Arabi l’andalou né à Murcie en 1165, appelé « ach-Cheikh al-Akbar », selon Bruno Etienne qui en a dressé la biographie. S’il n’a pas emporté avec lui les dépouilles de ceux et celles auxquels il était certainement très attaché, ce n’est pas qu’il ait manqué de cœur ! C’est tout simplement, qu’en homme de foi, il savait que sa religion ne permet pas de transporter les dépouilles de musulmans pour les enterrer dans une région autre que celle où ils sont morts en martyrs ! Pour le musulman comme lui, la terre d’Allah est une, et indivise ! Et comme à Pau, au moment de quitter Amboise, l’émir a exprimé des mots affectueux pour la population de cette ville, à qui il a demandé de veiller sur la sépulture de ceux de ses proches qui étaient décédés pendant son séjour forcé, faut-il le rappeler. Les habitants lui répondent en lançant aussitôt une souscription publique pour l’édification d’un monument funéraire. L’Émir verse une somme d’argent pour les pauvres au bureau de bienfaisance et achète pour l’église paroissiale, l’un des plus beaux lustres du château. C’est dire, que quelque soit notre ressentiment et notre douleur à déplorer les nôtres, il ne nous est pas permis de culpabiliser celui qui a du ressentir plus que nous tous cet état de déchirement, en laissant derrière lui, des êtres qui lui sont très chers ! Dans ce cas précis, c’est donc la voie de la raison qui a prévalu, en prenant le dessus sur celle du cœur ! Nous sommes là, dans un dilemme de nature cornélienne !

Oui ! Ce lieu mythique qui vous a fait réagir chère madame, est nommé « jardin d’Orient » comme par souci d’exotisme macabre. Il a été conçu en 2005 par le peintre, sculpteur, céramiste et paysagiste Rachid Koreïchi qui a ramené en ce lieu une touche de fraicheur, comme pour faire oublier la misère endurée depuis la moitié du 19ème siècle par les nôtres en ce haut lieu de la civilisation française, en quelque sorte, juste un peu de beurre sur les épinards pour « casser » l’amertume du goût laissé au fond du palais, servant ainsi, la propagande de cette France qui dit avoir fait de l’émir, un grand ami ! Non ! Cette France dite des lumières, en « cocorico » de l’humanisme prôné tambour battant son action civilisatrice par le biais de son l’élite, par la plume et le ton de son chantre et tribun, Victor Hugo, qui disait à propos de la colonisation : « je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde », tout en faisant également comme d’autres hommes de lettres et politiques français ou étrangers, référence à la stature de l’émir. Mensonge ! N’est-ce pas plutôt cette barbarie française qui a fait venir ces braves, qui furent déracinés de leurs biotopes des grands espaces des Hauts-Plateaux et des plaines intérieures de cette Algérie si chaleureuse et généreuse, pour les plonger dans un château lugubre et humide, les faisant mourir par désespoir et par maladie, aux côtés de cette Loire même majestueuse, mais qui leur était peu familière ?

Alors ! Quoi que l’on puisse penser, ce carré de martyrs est plus qu’un lieu de visite furtive ! Il est aussi ou doit être ; un lieu de recueillement permanent, de ressourcement pour nos compatriotes, un jalon de notre riche histoire et un repère de nature à titiller les consciences dormantes des uns et des autres, algériens et français réunis. En revers de la médaille de cette France conquérante, ces tombes sont là, telle une épine au pied de France de la non repentance, bien à leur place pour interpeller de la meilleure des façons, les milliers de visiteurs de toutes religions et nationalités sur les méfaits de son action colonisatrice, alors que dite civilisatrice. Oui ! Ceux de nos compatriotes nés (ées) et vivant en France ont besoin de ce lien, de ce repère, de ce jalon, de ce bout d’histoire qui les rattache à leur pays, à leurs parents et aïeux ! Ils sont là en gardiens éternels de notre histoire, et doivent entretenir cette idée majeure à travers la création d’une association ou d’une fondation qui aurait pour objet, la perpétuation de leur mémoire !

Quand nous voyons l’état de désolation et de dégradation dans lequel nos cimetières sont actuellement, si par malheur ces dépouilles avaient été rapatriées à Sidi Kada dans la Wilaya de Mascara lieu de leur naissance pour la plus part, leurs tombes seraient aujourd’hui ensevelies sous les ronces, les mauvaises herbes, l’orobanche et le chardon, comme l’est aujourd’hui, la tombe du père du mouvement national algérien moderne, Messali Hadj dans le cimetière de Sidi Senouci à Tlemcen.

Nous sommes là, au chapitre de la réhabilitation et de la prise en compte de notre mémoire collective au sujet de laquelle, Le philosophe Friedrich Nietzsche disait : « l’avenir appartient au peuple qui a la mémoire la plus longue. » Cette affirmation prend à la lumière du prêt-à-penser actuel, une dimension nouvelle que nos compatriotes femmes et hommes se doivent d’assimiler et d’en tenir compte. Winston Churchill disait aussi : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. » Oui ! C’est là, une citation intense de vérité à l’intention de nos jeunes auxquels il faut rappeler à l’école et au sein de leurs familles, que pour ce qu’ils vivent aujourd’hui, des générations précédentes se sont sacrifiées pour toutes ses valeurs d’amour, de respect et de liberté. Il faudrait leur apprendre à être vigilants et attentifs à cette question, car aujourd’hui nous constatons que dans bien des pays, l’histoire se répète. Et si c’est ainsi, c’est justement sans doute parce qu’on se désintéresse du passé, qu’il ne faut pas s’étonner de revoir ressurgir les démons d’antan. Et quelle meilleure manière d’entretenir notre mémoire, qu’à travers les lieux les plus visités ! Ce devoir relève d’une responsabilité morale de l’État qui doit sans cesse rappeler à son peuple, les souffrances et les injustices dont il a été la victime, mais sans en faire son registre de commerce. Dans le cas précis des dépouilles d’Amboise, c’est à nos représentations diplomatiques, aidées en cela par la société civile, de se montrer suffisamment imaginatives pour l’image de l’Algérie éternelle, de l’honneur et de la dignité .                                                                                                               A.K…

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